vendredi 17 novembre 2017

La réalité de la messe paroissiale en France, en 1945, d'après Dom L. Beauduin



Messe solennelle aux Pays-Bas (date inconnue)


(...) quel est aujourd'hui l'état d'esprit et la pratique actuelle au sujet de la messe paroissiale. Une enquête sommaire permet d'établir quatre groupes.

1) Plusieurs paroisses ont abandonné ou à peu près la grand'messe. Je ne parle pas des dessertes ; mais des paroisses normales. Sauf à quelques très grandes fêtes la grand'messe n'existe plus. Quelquefois on donne le change par des auditions musicales et des chants pendant une messe basse ; ou bien le prêtre chante à sa fantaisie quelques pièces : Préface, Pater..., mais en réalité, la grand'messe a disparu.

Les prétextes ne manquent pas : réduction successive du personnel : organistes, chantres, enfants de chœur ; nécessité, dans les villes surtout, d'assurer le rythme régulier des messes basses, plus nécessaires pour l'obligation que la grand'messe ; nécessité plus grande de la prédication qu'il faudrait écourter à une grand'messe, etc.

Quelquefois la grand'messe a été avancée pour permettre aux fidèles d'y assister et de communier : initiative très louable en soi, mais qui pourrait amener, si l'on n'y prend garde, une regrettable réduction et même une insensible suppression de la messe solennelle.

Une sévère et rapide réaction est nécessaire ; sans quoi infailliblement ces paroisses perdront toute vie liturgique.

2) La catégorie des paroisses où la grand'messe se célèbre selon une respectable routine : tous, clergé, chantres, acolytes, fidèles, donnent l'impression d'être en service commandé : assistance muette et ennuyée ; acolytes distraits et dissipés ; aucun élan vivifiant : l'âme a déserté cette assemblée.

Cette fidélité machinale est méritoire sans doute. Grâce à elle, ce cadre cultuel est matériellement conservé.

(…)

3) Dans un nombre assez considérable de paroisses on trouve le louable souci de solenniser le dimanche ; mais les méthodes employées ne sont pas irréprochables. 

Au lieu de mettre en valeur la messe solennelle par les moyens authentiques et efficaces de l'Église et de respecter fidèlement les règles établies, on utilise de préférence les procédés modernes : programmes musicaux annoncés à l'instar de concerts avec le concours d'artistes profanes ; prédicateurs à la mode ; rites nouveaux ; assistance choisie ; bref, toute une action sans aucun rapport avec une assemblée liturgique.

Pour d'autres, d'ailleurs bien disposés, l'effort consiste à grouper dans le chœur, autour d'un harmonium et sous la direction d'une religieuse, une schola de jeunes filles. C'est admissible comme procédé d'initiation et d'entraînement ; mais souvent le système devient définitif, et c'est le pensionnat qui monopolise la participation. La liturgie tombe en quenouille ; la nef masculine surtout est plus silencieuse que jamais et, une fois de plus, la religion passe pour une occupation de femmes.

4) Enfin les paroisses de plus en plus nombreuses, qui utilisent la liturgie telle que l'Église nous la donne aujourd'hui, pour donner à la vie paroissiale et avant tout à la synaxe solennelle du dimanche son maximum de rendement spirituel. Sans attendre des réformes problématiques et assurément encore lointaines, ils-mettent en valeur, sans plus attendre, le missel actuel, avec la conviction que, tel quel, il renferme tant de trésors ignorés « et de richesses assimilables au peuple chrétien qu'un immense et très fécond travail peut et doit s'accomplir. Plusieurs paroisses ont été transformées par ces efforts persévérants : puissent-elles se multiplier encore !

Référence

Dom Lambert Beauduin, « La messe chantée, sommet de la vie paroissiale », in La Maison-Dieu, n°4, Éditions du Cerf, 1945, p. 120-122

jeudi 16 novembre 2017

La messe dialoguée, une description de 1945, par le chanoine Michaud



Messe dans la forme extraordinaire du rite romain (2009)


Il s'agit d'abord de définir avec précision ce que l'on entend par messe dialoguée, car il y en a plusieurs : la vraie messe dialoguée, c'est la messe solennelle chantée, celle où fidèles et schola jouent un rôle actif. À parler rigoureusement, c'est la seule vraie messe dialoguée dont il soit question dans le « Ritus celebrandi [in celebratione missæ] ».

Or ce n'est pas de celle-là qu'il s'agit. Il s’agit de l’extension à la messe basse d’une certaine participation des fidèles à la grand-messe.

Trois formes sont possibles :

a) La foule chrétienne, ou un groupe, tient la place du servant de messe quant aux répons. Il faut remarquer que jamais les prières du début de la messe n'ont été alternées avec le peuple, pour la simple et bonne raison qu'elles ne sont dans le missel que depuis saint Pie V. C'est une prière de préparation personnelle du prêtre qu'auparavant on récitait le plus souvent à la sacristie. On peut tolérer cet usage entièrement nouveau. Pour les autres répons, avec un peu de bonne volonté, on peut dire que ce dialogue non chanté est supposé par les rubriques du Missel (1).

b) En plus de ce qui précède (a), la foule chrétienne dit avec le prêtre Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei. C'est en effet la foule qui chante ces prières à la grand'messe. Rien de cela n'est prévu, dans le « Ritus celebrandi », pour la messe basse.

c) Dans certaines communautés, en plus de a) et de b), la communauté dit avec le prêtre — toujours à la messe basse — les prières de la grand'messe réservées au chœur ou aux chantres de la schola, à savoir l'Introït, le Graduel, l'Offertoire et la Communion. La plupart des auteurs ne sont pas favorables à cette extension de la messe dialoguée, car « ces formules d'exécution plus difficile reviennent sans doute aux fidèles, mais considérés comme scholistes, non comme foule ; il ne semble donc pas qu'il y ait lieu de les faire réciter par les assistants dans la messe basse dialoguée » (cf. Dubosq, Le Guide de l'autel, [ou directoire pratique pour toujours bien célébrer la messe, Desclée et Cie, 1938], p. 53). En fait, la chose est en usage dans certaines communautés... Et ce n'est pas du tout prévu pour la messe basse, dans le « Ritus ». Est-il besoin de le dire ? (cf. Cimetier, Consultations [de droit canonique, Vitte, 1942-1944, pp. 90-98).

(…)

On se borne ici à rappeler succinctement la réponse de la Congrégation (cf. Dubosq, Le Guide de l'autel, pp. 55-56). Elle réclame pour la messe dialoguée trois choses :

a) Que l'assistance soit apte à prendre part au dialogue, afin que les réponses collectives se fassent avec ordre et dignité.

b) Que les réponses n'apportent aucun trouble au prêtre qui célèbre et à ceux qui célébreraient dans la même église.

c) Que cette méthode soit autorisée par l'Ordinaire (réponse du 4 août 1922, Acta [Apostolicæ Sedis, vol. 14, Rome, 1922, p. 505).


Notes

(1) Voir sur cette question Dom Antoine Coehlò, « La messe dialoguée », dans Opus Dei, reproduit dans le Bulletin paroissial liturgique, 1933, pp. 200-301.

Référence

M. Michaud (chanoine), « La célébration de la messe face au peuple », in Maison-Dieu, n°2, Éditions du Cerf, 1945, p. 107-108

jeudi 9 novembre 2017

La gloire de Dieu, selon Jean Rivière, 1931




Croix de la façade de la Basilique Notre-Dame (La Chapelle-Montligeon)

 

Au sommet de toutes choses, notre raison conçoit Dieu, c'est-à-dire l’Être excellent et infini qui réunit dans la plus admirable simplicité et la plus indissoluble harmonie toutes les perfections, l’Être absolu Qui ne dépend lui-même de personne et de Qui dépendent tous les autres.

En vain l'homme chercherait-il à étreindre Son essence, en unissant aux concepts les plus élevés de la philosophie les enseignements supérieurs de la foi : devant Sa divine transcendance nos idées restent courtes et notre langage impuissant.

Tout ce que nous savons en dire, dans une sorte de muette adoration, c'est qu'Il est en Lui-même l’Être par excellence et dans toute Sa pureté, c'est qu’Il est au dehors la source de tout ce qui est.

Car ce Dieu, Qui n'a besoin de rien et trouve dans Ses perfections mêmes la suprême béatitude, a voulu cependant produire des êtres qui fassent rayonner au dehors Son ineffable beauté.

Sortant donc un jour de Son éternel repos, par un acte aussi mystérieux que Lui-même, Il a créé du néant le monde et tout ce qu'il renferme, c'est-à-dire cet ensemble d'êtres qui reproduisent en des proportions variées les traits de l’exemplaire divin : toutes créatures distinctes de Dieu comme l’œuvre l'est de son ouvrier, mais par là même dépendantes en tout de Lui jusqu'au plus intime de leur être.

Pourquoi cependant Dieu a-t-Il créé ?

Il ne pouvait évidemment le faire que pour Lui-même et la manifestation de Sa propre gloire (1) : : « Universa propter semetipsum operatus est Dominus [Le Seigneur a fait toutes choses à cause de Lui-même] » (Proverbes 16, 4).

C'est pourquoi les êtres ne sauraient avoir une autre fin que Dieu, pas plus qu'ils ne peuvent avoir un autre principe. En un sens très philosophique le Seigneur dit au voyant de l'Apocalypse : « Ego sum alpha et omega, primus et novissimus, principium et finis [Moi, Je suis l’ alpha et l’omega, le premier et le dernier, le commencement et la fin] » (Apocalypse 22, 13).

Parce que Créateur, Dieu a sur toutes choses le droit souverain du maître ; et la créature revient vers son auteur par une sorte de destination nécessaire, de loi constitutive, dont on ne peut raisonnablement concevoir ni l’absence ni la violation.

Or, au sixième jour, Dieu dit : « Faisons l'homme à Notre image et selon Notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre » (Genèse 1, 26). Ces simples paroles de la Bible ne sont-elles pas la plus belle définition de l'homme et de son rôle, la charte solennelle où l'humanité peut trouver la formule de ses droits et de ses devoirs ?

Elles signifient que l’homme est en lui-même la plus parfaite et la plus excellente des créatures, parce qu’il est tout spécialement l’image de Dieu Dont il reproduit les perfections les plus hautes : conscience, raison, liberté ; qu’il est mis, de ce chef, à la tête de ce monde comme un roi dans son empire. Certaine philosophie, éprise d'une soudaine humilité, a beau s'insurger contre cet anthropocentrisme, la doctrine catholique ne fait pas autre chose que d'affirmer, avec le spiritualisme traditionnel, la valeur de la personne humaine.

Voilà pourquoi l'homme est doublement tenu de rendre hommage à Dieu, en son nom personnel et au nom de la création dont il est le chef. En tant que créature raisonnable, consciente et libre, il doit s'ordonner vers Dieu, qu'il connaît comme l'auteur de tout son être ; en tant que représentant du monde, il doit payer à Dieu le tribut de louanges dû par toutes les créatures et que celles-ci ne peuvent acquitter que par son intermédiaire.

Tout cela est le devoir de l'homme, et ce n'est pas le moment de dire ici ce qu'il peut entrer dans son accomplissement de respect, de religion et d'amour.

Mais tout cela est aussi le droit de Dieu, Son droit strict de créateur, auquel Il ne peut pas plus renoncer qu'à sa divinité même.

Et l'on peut apercevoir maintenant l'harmonie de cet admirable poème qu'est la création. C'est déjà une splendide expression des perfections divines que ce monde matériel au milieu duquel nous vivons, dont la poésie a souvent célébré les charmes, dont la science nous découvre de jour en jour les lois et les richesses.

L'intarissable fécondité de vie qui s'y manifeste, les forces à la fois puissantes et parfaitement disciplinées qui s'agitent dans son sein, le fini des détails non moins que la grandeur de l'ensemble, tout cela ne forme-t-il pas comme un concert grandiose à la louange du Créateur ?

De cette muette harmonie les âmes religieuses ont toujours aimé se faire les interprètes, témoin le Psalmiste qui chantait :

« Les cieux racontent la gloire de Dieu
et l'étendue manifeste l’œuvre de ses mains.
Le jour en instruit un autre jour,
la nuit en donne connaissance à une autre nuit.
Ce n'est pas un langage, ce ne sont pas des paroles
dont le son ne soit point entendu.
Leur retentissement parcourt toute la terre,
leurs accents vont aux extrémités du monde. » (Psaume 19, 2-5)

Mais de toutes ces merveilles l'homme constitue sans contredit la plus grande.

« Yahvé notre Seigneur,
que ton nom est magnifique sur toute la terre !
(…)
Quand je contemple les cieux, ouvrage de tes mains,
la lune et les étoiles que tu as créées.
Qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui
et le fils de l'homme pour que tu prennes garde à lui ?
Tu lui as donné la domination sur les œuvres de tes mains,
tu as tout mis sous ses pieds. » (Psaume 8, 2-7)

Aussi le concert du monde n'est-il complet que lorsque l’homme y mêle sa voix. Quelle que soit la grandeur de ce culte permanent rendu par la création inanimée, n'est-il pas vrai qu'il y a un hommage incomparablement plus parfait, lorsque l’âme du dernier des hommes se tourne vers Dieu pour reconnaître en Lui son Maître et son Père, pour faire jaillir de son cœur un hymne de reconnaissance, pour Lui soumettre sa volonté et sa vie ? Ce que l’univers accomplit sans le savoir, l’homme le fait en pleine conscience ; ce que l'univers accomplit nécessairement et par le déterminisme bienfaisant qui emporte tout son être, l’homme est appelé à le faire par libre choix, c’est-à-dire par amour.

En un mot, l’univers matériel n’est qu’un reflet pour ainsi dire inerte et passif des perfections divines ; l’homme seul, par son être spirituel, est l’image vivante de Dieu, capable de devenir Son imitateur et collaborateur, d'être la source, effective, bien que dérivée, de réalités ayant valeur morale dans l’ordre du vrai et du bien.

Par là, il rend d’une certaine manière quelque chose à Dieu qui lui a tout donné, lorsqu'il Lui offre la seule chose que Dieu puisse aimer, savoir la soumission religieuse, l’hommage conscient d'une créature libre (2).

Telle est, ou plutôt telle serait, la vocation naturelle de l’homme. Car il a plu à la bonté divine d'élever l’homme à une fin supérieure et transcendante, en investissant son esprit de lumières nouvelles et accordant à sa volonté des élans imprévus, en allumant dans son cœur un amour plus profond et admettant son âme à une familiarité plus intime que ne le comportait sa nature : tout ce monde mystérieux, cette assimilation à la vie divine, que la foi nous révèle sous le nom d'ordre surnaturel.

De ce chef naît pour l’homme ainsi privilégié une obligation plus pressante, en même temps qu'une plus grande facilité, de rendre à Dieu ses devoirs, tandis que la grâce dont il est orné embellit à l'infini le résultat de son activité religieuse (3).

La foi chrétienne exclut donc le panthéisme qui dégrade Dieu, comme le matérialisme qui supprime l’homme ; au théisme spiritualiste de la simple philosophie, elle ajoute le dogme fondamental de l’élévation surnaturelle.

Ainsi Dieu et l’homme sont des êtres distincts ; l’homme, venant de Dieu mais différent par là même, est fait pour se donner à Lui librement, reconnaître sa dépendance et offrir sa filiale soumission.

Dans l'accomplissement de cette destinée, il est superflu de dire que l'homme trouvera son bonheur.

Mais ce qu'il faut maintenir avant tout, c'est que tel est son devoir, parce que tel est le droit inaliénable de Dieu, tel le fruit qu'Il attend de ce monde par Lui créé. De même que, par le jeu des lois naturelles, l’ordre règne dans l'univers physique pour la gloire de son Auteur, il appartient à la volonté humaine de produire l’ordre et l'harmonie de l'univers moral.

Notes

(1) Ce point. a été défini par le [premier] concile du Vatican comme une vérité de foi : « Si quis (...) mundum ad Dei gloriam conditum esse negaverit, anathema sit [Si quelqu’un (…) nie que le monde a été créé pour la gloire de Dieu, qu’il soit anathème] », Constitution Dei Filius, I, canon 5, Denzinger-Bannwart, n°1805.
(2) Là-dessus, voir G. Pell, Das Dogma von der Sünde und Erlösung, Ratisbonne, 1883, p. 17-23.
(3) Ibid., p. 23-35.

Référence

Jean Rivière, Le dogme de la Rédemption : étude théologique, 3e édition, revue et augmentée, J. Gabalda et Fils, Paris, 1931, p. 165-170.

samedi 4 novembre 2017

Les jansénistes, partisans de la messe en français, par D. de Colonia, 1755


CANON de la messe en français.


Les faux zélateurs des rits anciens souhaiteraient ardemment qu'on célébrât la messe en français ; du moins est-il sûr qu'ils prennent des voies obliques qui conduisent à ce but.

Ils font imprimer et ils répandent un nombre inconcevable de petits livres de dévotion, tant à Paris, que dans les provinces, où la messe en français est insérée. Ils font même de nouvelles éditions de livres composés par des hommes qu'ils n'aiment guère (par exemple, de L'Imitation de J. C. traduite par le P. Gonnelieu) et ces éditions nouvelles sont augmentées d'un Ordinaire et du Canon de la messe.

Ils espèrent, sans doute, que cette lecture de l'Ordinaire et du Canon, étant devenue commune, portera bien des personnes à dire comme eux ; « qu'il faudrait que le prêtre célébrât aussi la messe en français, que par-là on s'entendrait, et que cela augmenterait la dévotion », etc.

Outre ces éditions, outre le Missel entier traduit en français, outre le pernicieux ouvrage de Le Tourneux, intitulé L'Année chrétienne, où ce missel est inséré, ils ont encore fait imprimer séparément l'Ordinaire de la Messe, le Canon de la messe ; et pour rendre ces livrets plus utiles , ils y ont ajouté des prières tirées de différents livres, surtout de S. Augustin ; car il faut bien qu'ils citent à toute occasion ce saint Docteur, pour faire croire aux imbéciles qu'ils en sont les disciples.

En attendant que cet extravagant dessein (de dire la messe en français) puisse réussir, ils exécutent par eux-mêmes celui de dire la messe entière et le Canon même à voix haute et intelligible aux assistants. Ils prétendent, par cette pratique, favoriser le peuple et l’accoutumer peu à peu au sacerdoce auquel ils veulent bien lui donner part.

C'est dans cette vue qu'ils firent autrefois imprimer le missel de Meaux, de façon que le mot « Amen », toutes les fois qu'il se trouve dans le Canon, était précédé d'un R. en lettre rouge, et que ce même mot ainsi précédé, était ajouté aux paroles de la Consécration et de la Communion du prêtre, pour signifier que dans ces endroits , c'est au peuple à répondre « Amen », et à ratifier ce qui a été dit ou fait par le prêtre. Ils avaient aussi expliqué ces paroles : «submissa voce [à voix basse]», par celles- ci : « id est, sine cantu [c’est-à-dire, non chanté] ».

Toutes entreprises scandaleuses, qui furent réprimées par un mandement de M. de Bissy, évêque de Meaux, du 22 janvier 1710, où il est « ordonné à tous les prêtres de prononcer d'une voix qui ne puisse être entendue du peuple, le Canon de la sainte messe, aussi bien que les autres endroits que les rubriques marquent de dire à voix basse ».

Et en effet tel est l'esprit de l'Église, Le concile de Trente a anathématisé ceux qui blâmeraient la coutume de prononcer à voix basse une partie du Canon et les paroles de la Consécration, ou qui disent que la messe ne doit être célébrée qu'en langue vulgaire. Et Innocent III (livre 3, chapitre 1, De sacro altaris mysterio), assure que ce qui a porté l'Église à défendre de réciter tout haut le Canon du Sacrifice de la messe, « c'est pour empêcher l'abus et la profanation de ces paroles sacrées, ce qui arrivait lorsqu'on les prononçait haut et que chacun [laïques et femmes] les savait ».

On doit donc se défier aujourd'hui de tout prêtre qui prononce à voix intelligible aux assistants, le Canon de la sainte messe et les paroles de la Consécration. On doit se défier même de tout livre où l'on trouve l'Ordinaire de la Messe avec le Canon, en français, et faire réflexion que la condamnation portée par le clergé, en France, contre la traduction du missel, ne peut manquer de s'étendre sur la partie essentielle de cet ouvrage, qui est la traduction du Canon de la messe.

Aussi plusieurs prélats ont-ils condamné en particulier cette partie du missel traduit en langue vulgaire, entre autres l'évêque-prince de Liège, qui défendit , le 15 d’avril 1704, « à tous et un chacun , de lire le Canon en français, et de le retenir dans leurs maisons ». Le motif qu'il en apporte, est qu'il y a excommunication portée par Alexandre VII dans sa Bulle du 12 janvier 1661 contre ceux, qui sacrosancti ritus majestatem latinis vocibus comprehensam, dejicere et proterere, ac sacrorum mysteriorum dignitatem vulgo exponere temerario conatu tentaverint [qui auront tenté d’abaisser et d’écraser la majesté des sacro-saints rites saisie par la langue latine et d’exposer au commun des hommes par une entreprise inconsidérée, la dignité des mystères sacrés].

On peut voir ci-après, sous la lettre M. l’article traduit en français par Voisin, et ce qui y est dit sur les traductions en langue vulgaire.

(…)


MISSEL romain traduit en français par M. Voisin, docteur en théologie, 1660.


L’Assemblée du clergé de France défendit en 1660, sous peine d’excommunication, cette traduction française du Missel romain et, non contente de cela, elle écrivit à tous les évêques du Royaume, pour les prier d’en faire autant, chacun dans leur diocèse, et sous les mêmes peines.

L’année suivante, ces mêmes évêques écrivirent au pape le 7 janvier et le prièrent d’appuyer leur décision de l’autorité apostolique. Ils disent, dans leur Lettre, que si, d’une part, il n’y a rien de meilleur et de plus utile que la Parole de Dieu, de l’autre, il n’y a rien de plus dangereux à cause du mauvais usage qu’on en peut faire. « D’où l’on doit conclure, Saint Père, ajoutent-ils, que la lecture de (…) la messe donne la vie aux uns et la mort aux autres, et il ne convient nullement que le Missel ou le Livre Sacerdotal, qui se garde religieusement dans nos églises, sous la clef et sous le sceau sacré, soit mis indifféremment entre les mains de tout le monde. »

Après cette décision, l’Assemblée s’adressa au roi, et en obtint le 16 un arrêt du Conseil pour faire supprimer le Missel français et en défendre le débit [=la distribution].

Le pape Alexandre VII le condamna le 12 janvier 1661. Il qualifie cette traduction française d’ »entreprise folle, contraire aux lois et à la pratique de l’Église, propre à avilir les sacrés mystères ». Ce Bref, fut suivie d’une Lettre de ce même Souverain Pontife, du 7 février 1661 par laquelle il réitère la défense de la défense de la traduction du Missel, sur la demande qui lui en avait été faite par le clergé.

Cette même traduction fut censurée le 1er avril et le 2e jour de mai par la faculté de théologie de Paris.

Toutes ces défenses ne purent empêcher le sieur Le Tourneux de l’insérer dans son Année chrétienne, qui eut le même sort (…).

Référence

Dominique de Colonia (1660-1741), s.j., Dictionnaire des livres jansénistes, ou qui favorisent le jansénisme, Jean-Baptiste Versussen, Anvers, 1755, tome 1, p. 211-215 ; tome 3, p. 131-132.

Note

L’orthographe et la ponctuation ont été modernisés par l’auteur de ce blogue.

mardi 24 octobre 2017

Le caractère des timides, d'après le Dr P. Hartenberg, 1901.



Le Dr Hartenberg est un psychiatre français (1871-1949), auteur d’ouvrages classiques sur les névroses d’angoisse, la timidité et l’hystérie, défenseur de la thérapie par suggestion et opposé au freudisme :

Dans Les Timides et la timidité, un ouvrage paru en 1901, Paul Hartenberg (…) décrit un syndrome dont la panoplie de symptômes physiques et émotionnels correspond remarquablement à la définition du trouble anxieux telle qu’on la retrouve dans le DSM V. Le patient atteint de phobie sociale (timidité) a peur des autres, manque de confiance en lui et évite les interactions sociales, écrit Hartenberg. Le phobique décrit par l’auteur, quand il anticipe la situation qu’il redoute, peut présenter un kyrielle de symptômes physiques : palpitations, frissons, hyperventilation, sudation, nausées, vomissements, diarrhée, tremblements, difficulté à parler, suffocation, dyspnée, avec, pour couronner le tout, des sensations émoussées et une certaine « confusion mentale. Le phobique social éprouve aussi de la honte. (Scott Stossel, Anxiété : les tribulations d’un angoissé chronique en quête de paix intérieure, trad. Par Daniel Roche, coll. « Esprit d’ouverture », Belfond, 2016)
 

Source : http://www.psychomedia.qc.ca


Les qualités primitives de la sensibilité naturelle d'abord, puis le retentissement mental secondaire de l’accès de timidité, tels sont les facteurs qui contribuent à créer cet état mental interparoxystique, avec ses modes particuliers de sentir, de penser et de réagir, que j'ai appelé le caractère des timides.


Sensibilité naturelle


Hyperesthésie affective. — Le timide est avant tout un sensitif, et sa timidité n'est qu'une des formes de sa sensibilité générale. Le moindre contact avec le monde extérieur, choses ou hommes, résonne profondément dans son être intime, la moindre impression éveille un écho prolongé dans sa sphère affective. Tous les heurts, tous les chocs lui procurent du malaise : son cœur souffre de toute atteinte trop intense ou trop brutale, comme la vue souffre, chez le migraineux, de toute lumière violente. Il est atteint d'hyperesthésie affective.

Maints auteurs ont noté cette hyperesthésie du timide.

[Ainsi le timide est déconcerté par toutes sortes de personnes et, de plus, il l'est diversement par chacune. Il est ouvert à toutes sortes d'impressions, et chacune de ses impressions est vive, particulière, précise. S'il est sensible à ce point à la sympathie et à l'antipathie, il sera prompt à en relever les moindres indices.] 

Toutes les personnes le déconcertent, et en elles tout l'effarouche. Il est, dit Stendhal, d'une « excessive délicatesse, de cette délicatesse que l'inflexion d'un mot, un geste inaperçu met au comble du bonheur ou du désespoir [Journal, tome I : 1805 – Paris, 22 pluviôse, 11 février 1805] ». Il est touché au cœur par une simple attention, par une main spontanément tendue ; il est mortellement blessé par une froideur devinée ou sentie, par un mot trop vif, par un rire malsonnant. Il est prompt à l'attendrissement et à la bienveillance, et il est susceptible et ombrageux (1).


Perspicacité. — Un effet de cet excès de sensibilité, c'est une clairvoyance aiguë à l’égard des autres hommes.

M. Dugas a bien analysé cette perspicacité du timide.

[L'excès de sensibilité développe en lui une clairvoyance aiguë.] Ardent à pénétrer les sentiments des autres, il saisit sur leur visage les nuances des émotions fugitives, il perce à jour les mensonges de la politesse conventionnelle et démêle dans l'accueil particulier qu'il reçoit le degré précis de sympathie ou d'antipathie qu'il inspire.

Sa perspicacité est d'ailleurs très spéciale. Elle se fonde sur des indices, non sur des preuves ; elle est faite d'impressions, non de jugements ; elle est sûre d'elle-même, mais elle ne se discute point, ne se justifie point; elle se défie même des raisonnements qui sont « ployables en tous sens », comme dit Pascal. Elle est cette clairvoyance empirique et aveugle qu'on appelle lucidité. La lucidité, telle que je l'entends, n'a d'ailleurs rien de mystérieux. Elle est l'intuition ou plutôt l'interprétation rapide des mouvements spontanés, des paroles, du ton de voix, des jeux de physionomie et des gestes, par lesquels les sentiments se traduisent à leur insu ou plutôt se trahissent; elle est l'impression que produisent sur nous les personnes, impression faite de détails et de nuances, saisis au vol et subitement analysés ; elle s'oppose au jugement réfléchi que nous porterions sur ces personnes d'après leur caractère et leurs actes observés de sang-froid.

Bien des esprits se fient plus à leur impression qu'à leur jugement, ils partent de ce principe que la vérité est dans la spontanéité, c'est-à-dire dans la première idée qui se fait jour en eux, dans le premier mouvement qu'ils observent chez les autres.

Mais en fait la pénétration du timide n'est point sûre ; elle part d'indications détaillées et précises, mais trop menues et trop fines. La passion la guide, mais aussi l'égare. La lucidité, comme nous l'avons appelée, a toutes les ressources, mais aussi toutes les imperfections de l'instinct. Elle ressemble à la vision dans la nuit, vision qui s'éclaire de lueurs aveuglantes et rapides ; mieux vaudrait, à coup sûr, la lumière discrète d'un jour continu (2).


Scrupules. Cette délicatesse de sa sensibilité intime le timide la transporte dans sa conduite extérieure, dans ses relations sociales. Il s'efforce toujours de ne pas froisser, de ne pas blesser ceux qui l’approchent. Il en arrive ainsi à de singuliers scrupules.

(...)

D'ailleurs pour toutes les questions d'argent, le timide s'embarrasse de scrupules qui, dans cette matière et par notre temps, ne sont plus guère de mise.

(...)

Aussi les timides se montrent particulièrement impropres aux occupations où les questions d’argent tiennent quelque place. Ce sont de tristes financiers, toujours trompés et dupés.

II ne faut pas s'étonner que le timide considère comme autant de faiseurs et d'aigrefins les hommes qui par l’aplomb, la hardiesse ou plutôt le toupet, savent se faire écouter, accepter et finalement s'imposent. Ce sont les façons ordinaires des courtiers, des intermédiaires qui foisonnent, par le parasitisme de l'argent, dans le monde des affaires.

Les affaires ! comment s'y frotterait le malheureux atteint de timidité ? Il réclame son dû, la poitrine serrée, la voix entrecoupée, pareil à un débiteur honteux et si, par hasard, il profite de quelque avantage légitime, il rougît comme d'une mauvaise action. Figurez-le aux prises avec un de nos corbeaux modernes dont l’industrie principale consiste à illusionner et à imposer. Le corbeau joue sa scène accoutumée : il est doux, câlin, arrogant, menaçant ; il supplie, implore, gronde et fulmine, il rit et pleure, il fait le malade et gambade comme un chevreau, il rappelle l'honneur de sa mère et de son père en cheveux blancs, il invoque la République, la Patrie et les Dieux... Enfin, triomphant du consentement muet de l'interlocuteur lassé, il le pousse doucement vers la porte. Sur le palier, la dupe se dit : « J'ai été encore une fois roulé », cependant que le déprédateur pense en souriant : « Pauvre hère, il n'est pas fort ! (3) »


Honte par sympathie. À cette tendance aux scrupules, se rattachent la honte et la pudeur par sympathie.

Ce phénomène est particulièrement manifeste chez les sujets enclins à rougir. Il suffit qu'on parle devant eux d'un méfait, d'une indélicatesse, d'un acte incorrect quelconque, pour qu'aussitôt ils se mettent à rougir comme s'ils étaient vraiment coupables du délit qu'on rapporte.

(...)


Pudeur des sentiments.Mais cette sensibilité délicate, le timide fait tous ses efforts pour la dissimuler à ses semblables. Il a la pudeur de ses sentiments.

Le timide craint, selon l'expression de M. Claretie, de se montrer nu au moral.

[Il faut considérer le cas où nos sentiments ne dérivent point de la crainte des autres, mais engendrent eux-mêmes cette crainte.]

La timidité n'est pas seulement une mauvaise honte, elle est encore une sorte de pudeur. On a parlé d'une « certaine timidité toute française, qui retient l'expression des vérités morales sur les lèvres des mieux intentionnés, des meilleurs parmi les éducateurs ».

Cette timidité n'est point la sotte peur des railleries, mais la crainte de profaner ses opinions et de les exposer aux outrages, celle de ne pouvoir les rendre ou de les rendre mal, celle de paraître déclamatoire et outré quand on est sincère.

La timidité n'est souvent qu'une gêne à exprimer ses sentiments et à s'y livrer. Une sensibilité fine et nuancée ne peut pas se traduire et ne veut pas se trahir ; elle se fait donc voilée et discrète, ou elle se dérobe entièrement et se déguise.

Il arrive au timide de cacher ses sentiments sans avoir à en rougir, de peur seulement qu'on se méprenne sur leur nature et leurs nuances. On ne peut pas dire qu'il soit réservé, secret; il se ferait volontiers connaître, mais il ne veut pas qu'on le méconnaisse. Il n'avoue pas ses sentiments, quoiqu'ils soient très avouables et alors même qu'ils lui font honneur, justement parce qu'il veut non s'en faire honneur, mais en goûter la saveur naturelle et pure. C'est un délicat, non un vaniteux. (…) (4)

(…)


Peur du ridicule.Un des principaux motifs de cette dissimulation des sentiments intimes, paraît être la peur du ridicule.

(…)

De là une absence d'abandon, parfois très pénible, et cette incapacité d'adapter l’état sentimental au moment présent, (…).

(…)

Hyperesthésie affective, clairvoyance aiguë envers les autres, tendance au scrupule, pudeur des sentiments, peur du ridicule, telles sont les principales modalités de la sensibilité naturelle des sujets chez lesquels se développe le plus communément la timidité.

La timidité n'est qu'une forme de cette sensibilité, un attribut du caractère prenant place parmi les autres. Ceux-ci ne créent pas la timidité, comme la timidité ne les crée pas : ces diverses tendances peuvent, en vérité, se renforcer par influences réciproques : mais elles jaillissent toutes simultanément de la même source profonde : l’impressionnabilité fondamentale de l'individu.



Retentissement mental secondaire


Au contraire, les attributs psychiques que nous allons passer en revue maintenant sont, plus ou moins, le produit de l’émotivité spécifique de la timidité.

Que se passe-t-il en effet chez le timide?

Un jour vient, aux approches de la puberté le plus souvent, où le sujet ressent plus vivement cette tendance à s'émouvoir en face des personnes, que l'enfance avait subie sans l'analyser, où il constate avec amertume le malaise et les inconvénients que lui procure cette émotion lorsqu'il doit faire acte d'initiative et prendre une attitude en public. Il est surpris, il s'étonne.

À la seconde occasion, la surprise, l'étonnement augmentent encore. Il se préoccupe.

Aux occasions suivantes, la préoccupation grandit. Il s'examine, s'interroge. En même temps, il s'informe au dehors, il lit, il écoute, il observe. Il apprend enfin que l’émotion dont il souffre est la timidité, et qu'il est un timide.

Dès lors, il n'est plus seulement timide, il se sait timide. La conscience, la réflexion sont intervenues. L'émotion qui n'était que perçue durant l’enfance, est aperçue. Du plan de la sensibilité pure, elle est montée au plan de l'intelligence, elle possède sa représentation psychique : c'est le second degré du mal.

Se savoir timide, c'est savoir que dans telles circonstances les plus essentielles, les plus délicates, où il importe le plus de bien jouer son rôle, de bien payer de sa personne, un orage intérieur va se déchaîner, qui obscurcit la conscience, trouble la pensée, anéantit le vouloir, enlève à l'activité la plupart de ses moyens au moment où elle en aurait le plus besoin ; c'est savoir que, dans toutes les mêmes circonstances futures, le même orage se déchaînera fatalement, avec ses mêmes conséquences ; c'est savoir que, par lui, les projets les plus chers, les entreprises les mieux préparées, aboutissent, au moment de les exécuter, à la plus piteuse retraite, au plus complet désastre, à la plus sombre déception.

Et en tous temps, ce souvenir de l'émotion ressentie et de ses suites funestes, toujours vivace, toujours prêt à revivre, occupera le cerveau, interviendra dans chaque réflexion, dans chaque méditation, pèsera de tout son poids sur les interprétations affectives, les opérations intellectuelles, les déterminations volontaires.

À la longue, sous cette domination constante, s'établissent certaines inclinations, certaines habitudes de pensée, certaines orientations de conduite, certaines modalités de la vie psychique totale.

Sous l'influence de l’émotion ressentie et retenue, se produira une véritable déformation du caractère : et, si l’on se souvient que ce caractère est déjà par nature sensitif à l'excès, on comprendra sans peine la valeur de ce retentissement mental secondaire de l'accès de timidité, dont nous allons étudier maintenant les symptômes, dans les trois domaines de la sensibilité, de l'intelligence, de la volonté.


A. — Sensibilité.


Tristesse. C'est d'abord une nuance de tristesse permanente répandue, comme un voile de brume, sur tous les états de conscience du timide.

La notion de son infirmité intérieure et invisible agit chez lui comme, en d'autres cas, agirait sur ceux qui en sont atteints la notion d'une infirmité physique et apparente. Elle le place en état d'infériorité dans toutes les compétitions primordiales de la vie.

L'amour, qui pour la plupart représente la source des meilleures et des plus fortes joies humaines, est rendu moins accessible au timide qu'à tous les autres. Sa timidité lui interdit la familiarité, cette attitude si propice pour préparer et faciliter des relations plus intimes. Il manque d'audace, il n'ose pas. Et de chaque occasion perdue, s'augmentent ses regrets, son découragement, cette mélancolie habituelle dont s'attristent tous ceux qui se sentent disgraciés dans la conquête du bonheur.

De même, pour les autres objets des convoitises mondaines, fortune, gloire, etc., le timide se trouve inférieur dans la concurrence, parce que cette spontanéité d'impulsion, cette violence dans la lutte, cette absence de scrupules dans les moyens, qui confèrent les meilleures chances de succès, lui font défaut. Il reconnaît son infériorité et il en souffre, il s'en attriste infiniment.

Cependant, le timide n'est pas triste partout et toujours. Il l'est surtout dans la solitude, lorsqu'il réfléchit sur lui-même et s'analyse. Mais dans une compagnie sympathique, où il se sent à l’aise, il s'oublie volontiers et s'abandonne aux expansions d'une franche gaîté.

(...)


Pessimisme. — La tristesse chronique tourne aisément au pessimisme. À force de sentir qu'on est mal fait, on finit par trouver que le monde tout entier est mal fait. On exagère la part de souffrances, pour négliger la part de joies qu'il offre. On voit tout en sombre, tout en noir.

Ce pessimisme des timides est d'ailleurs un pessimisme tout individuel ; ce n'est pas un système philosophique raisonné, mais une simple disposition de la vie sensitive.


Misanthropie. Du pessimisme à la misanthropie, il n'y a qu'un pas. Mécontent de l'humanité, le timide est bien près de la détester, si une bonté de cœur native ne combat pas cette tendance.

Mais les hommes pour les-quels il ressent le plus d'aversion, ce sont précisément ceux-là qui possèdent au plus haut degré les qualités qui lui manquent, l'assurance, l'audace, l'énergie dans l'action.

Il y a là chez le timide, qui est un intellectif pur le plus souvent, une antipathie instinctive et irrésistible à l'égard des individus du type actif.

(...)


Orgueil. Le timide, froissé, humilié, aigri, trouve pourtant la revanche de ses défaites de la vie pratique : mais cette revanche est toute platonique, tout idéale ; son triomphe est tout intérieur ; c'est une pure jouissance d'orgueil.

La plupart des timides cultivés sont des orgueilleux.

Paul Bourget attribue aussi ce sentiment à son héros :

J'apprenais ainsi, à peine né à la vie intellectuelle, qu'il y a en nous un obscur élément incommunicable. Ce fut d'abord chez moi une timidité. Cela devint par la suite un orgueil. Mais tous les orgueils n'ont-ils pas une origine analogue ? Ne pas oser se montrer, c'est s'isoler ; et s'isoler, c'est bien vite se préférer.

J'ai retrouvé depuis, dans quelques philosophes nouveaux, M. Renan, par exemple, mais transformé en un dédain triomphant et transcendantal, ce sentiment de la solitude de l’âme, je l'ai retrouvé transformé en maladie et en sécheresse dans l’ Adolphe de Benjamin Constant, agressif et ironique dans Beyle (5).

(…)

Ne reprochons pas trop leur orgueil aux timides : il leur apporte une petite consolation pour les déceptions de la vie. Mal jugé, mal apprécié, méconnu, ignoré, il faut bien que le timide s'apprécie à sa valeur et se rende justice lui-même.

[Le timide le plus connu, sinon le plus commun, celui qui s'efface et rentre sous terre, n'est qu'un faux humble, comme le timide arrogant n'est qu'un faux brave. Les airs cavaliers ne prouvent pas l'irrespect ; l'air gêné ne prouve pas davantage la modestie.

C'est ce qu'atteste cette fine remarque d[e George] Eliot :

La timidité (extérieure) d'un garçon n'est nullement un signe de respect évident ; et tandis que vous lui faites des avances encourageantes dans la pensée qu'il est accablé par la conscience de votre sagesse, il y a dix à parier contre un qu'il vous trouve très ennuyeux. (Le Moulin sur la Floss [, tome 1, Hachette et Cie, Paris, 1897, p. 106])

[Le timide peut se résigner en un sens à paraître aux yeux des autres ce qu'il n'est pas.]

Il se console d'être mal jugé : c'est qu'au fond, il n'accepte pas les jugements qu'on porte sur lui, mais les revise intérieurement. [Son amour-propre le venge de l'effet qu'il produit, en même temps que sa paresse trouve son compte à jouer dans le monde un rôle effacé. « Je vois de plus en plus, dit Stendhal, que la vanité est faible chez moi. Je ne m'en sauve que par l'orgueil, comme dit Vauvenargues [Stendal, Journal, tome 2, 1805, Paris – 20 février au 20 mars ; Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues : « L’orgueil est la consolation des faibles »]. » Nous pouvons souffrir dans notre vanité de n'être pas appréciés à notre valeur, mais le sentiment de notre valeur méconnue a aussi sa douceur secrète, et l'orgueil satisfait ne sent plus les petites piqûres de l’amour-propre.

Le timide qui s'efface devant les autres ne se juge pas pour cela inférieur aux autres ; comme le Disciple de Bourget, cet « égotiste absolu, doué d'une extraordinaire énergie de dédain à l'égard de tous », il serait plutôt tenté de dire : « Je me sentais différent (des autres) d'une différence que je résumerai d'un mot : je croyais les comprendre tout entiers, et je ne croyais pas qu'ils me comprissent. »

Le timide se raidit intérieurement contre les humiliations qu'il subit. Il se juge méconnu, incompris, et s'accorde à lui-même l'estime qu'il se persuade que les autres ne lui refuseraient point s'ils pouvaient le connaître.

(…)

[L'orgueil peut donc se cacher sous les dehors de l'humilité. Nous ne disons point pourtant que l'orgueil soit inhérent à la timidité selon nous, il n'en est pas l'effet, il n'en est pas non plus le principe ; mais il peut très bien s'y ajouter par surcroît. Le timide, en tant que tel, n'est pas orgueilleux ; mais il peut être doublé d'un orgueilleux. Le timide renonce à se faire valoir, mais il n'oublie pas ce qu'il vaut, et il peut encore s'exagérer ce qu'il vaut. Il reste extérieurement humble, puisqu'il ne prétend point que les autres aient de lui une bonne opinion ; mais il est secrètement orgueilleux, puisqu'il a de lui-même une bonne et souvent une trop bonne opinion.

L'orgueil secret du timide a même ceci de particulier qu'il est irréductible : les jugements des autres n'ébranlent point en effet la confiance qu'il a en lui-même.

(…) Le timide aspirant à la sympathie d'autrui, sans pouvoir l'atteindre, conçoit, suivant son humeur, du découragement ou du dépit. Le découragement se traduit par l'humilité, le dépit par la hauteur mais ni l'une ni l'autre de ces attitudes n'exprime les sentiments vrais du timide (6).


Maladie de l’idéalL'inaptitude à la concurrence sur le terrain pratique et les prétentions d'un orgueil exalté donnent naissance à cette modalité du désir, qu'on a appelée la maladie de l'idéal.

Amiel, qui en fut atteint, nous la décrit ainsi :

Au fond, ne serait-ce pas l'amour-propre infini, le purisme de la perfection, l'inacceptation de la condition humaine, la protestation tacite contre l’ordre du monde, qui feraient le centre de mon immobilité ?

C'est le tout ou rien, l'ambition titanique et oisive par dégoût, la nostalgie de l'idéal, la dignité offensée et l'orgueil blessé qui se refusent à ce qui leur paraît au-dessous d'eux ; c'est l'ironie qui ne prend ni soi, ni la réalité au sérieux, par la comparaison avec l'infini entrevu et rêvé ; c'est la restriction mentale qui se prête aux circonstances par complaisance, mais ne les reconnaît point en son cœur, parce qu'elle n'y voit pas l’ordre divin, la nécessité ; c'est peut-être le désintéressement par indifférence, qui ne murmure point contre ce qui est, mais qui ne peut se déclarer satisfait ; c'est la faiblesse qui ne veut pas conquérir et qui ne veut pas être conquise ; c'est l'isolement de l’âme déçue qui abdique jusqu'à l'espérance (7).

Ainsi, en toutes choses, il rêve la perfection.

J'appelle, j'attends, le grand, le saint, le grave et sérieux amour, qui vit par toutes les fibres et par toutes les puissances de l'âme. Et si je dois rester seul, j'aime mieux emporter mon espérance et mon rêve, que de mésallier mon âme (8).

(...)


Indulgence pratique. — Mais gardons de nous méprendre sur la réalité de ces sentiments, misanthropie, orgueil, maladie de l'idéal ; ils ne sont qu'apparents, superficiels. Contradiction singulière, ils coexistent chez le timide avec un fond de bienveillance, d'humilité, d'indulgence.


Il est humble autant qu'orgueilleux; bien plus, tandis que son orgueil est cérébral, son humilité est naturelle. Il est ambitieux en rêve, et modeste en fait. [ La vie se charge de le guérir de la maladie de l'idéal ; elle fait fléchir à toute heure la rigueur de ses principes (9).]

Amiel, avec sa grande clairvoyance, n'est pas dupe de cette illusion.

[Au fonds de tout, je retrouve toujours l’incurable défiance de moi-même et de la vie, qui s’est convertie en indulgence pour le prochain, mais en abstention absolue pour mon compte.] Tout ou rien ! Ceci serait mon naturel, mon fonds primitif, mon vieil homme.

Et pourtant, pourvu qu'on m'aime un peu, qu'on pénètre un peu dans mon sentiment intime, je me sens heureux et ne demande presque rien d'autre. Les caresses d'un enfant, la causerie d'un ami suffisent à me dilater joyeusement. Ainsi j'aspire à l'infini et peu me contente déjà ; tout m'inquiète et la moindre chose me calme. Je me suis surpris souvent à désirer mourir et pourtant mon ambition de bonheur ne dépasse guère celle de l'oiseau : des ailes! du soleil ! un nid ! [Je m’obstine dans la solitude, par goût, semble-t-il ; non, c’est par dégoût, par honte d’avoir besoin d’autrui, par honte de l’avouer et par peur de river mon esclavage en le reconnaissant (10).]

(...)

C'est que le timide a besoin d'épanchement. Il déborde de sensibilité et aspire à soulager son cœur. Il a soif de confidences.

« Nous cherchons un être, dit Stendhal, avec qui nous puissions suivre tous nos premiers mouvements, sans songer jamais aux convenances (Journal, tome 1, 1er pluviôse an XIII (21 janvier 1805).»

(…)

Comment expliquer la coexistence de sentiments en apparence contraires, tels que la misanthropie et la bienveillance, l'orgueil et l'humilité ?

Le mécanisme en paraît assez simple. Ainsi que le remarque M. Dugas, l'humilité, la bienveillance sont naturelles chez le timide : ce sont des propriétés primitives de son caractère.

Au contraire l'orgueil, la misanthropie, sont secondaires, acquises, suscitées par une révolte de l'intelligence contre les infirmités, les faiblesses de sa sensibilité.

Les premières seules sont vraies ; les secondes sont artificielles et trompeuses ; c'est pourquoi elles s'effacent si vite pour dévoiler la personnalité véritable. De sorte qu'il faut distinguer chez le timide deux physionomies : d'une part le visage naturel, affectueux, bienveillant, cordial ; et d'autre part le masque dont il se revêt sous l'influence de l'émotion : masque dur, rébarbatif, hautain, mais qui n'est qu'un masque, et qu'on fait tomber sans peine, si l’on sait s'y prendre, avec un mot, un regard, un sourire.


B. — Intelligence.

Pour que la timidité ait un retentissement dans le domaine de l’intelligence, il est de toute nécessité que cette intelligence soit suffisamment ouverte et développée. Pour qu'une fonction soit modifiable, il faut d'abord que cette fonction existe. Il est donc évident que pour les sujets dont la vie psychique est très réduite, les conséquences intellectuelles de la timidité seront elles-mêmes réduites à leur minimum. Un individu de cerveau inculte, un campagnard, un manœuvre pourra certes être né timide : mais cette timidité ne pourra pas fournir de matière à une vie intérieure qui n'existe pas. L'émotion fondamentale, l'accès de timidité restera à l'état simple, fruste, se traduisant par une conscience crépusculaire, et demeurant toujours sans complications idéatives.

Ce n'est donc que dans les cerveaux cultivés, exercés par l'éducation à une activité abstraite, que la timidité pourra produire un retentissement de quelque valeur.

Empêchant l'expression, selon leurs tendances naturelles, des états de conscience, elle aura pour effet de reployer la pensée sur elle-même. Contraint à la fois pour les paroles et pour les actes dans son milieu social où il se sent mal à l'aise, n'osant montrer ce qu'il est et ce qu'il vaut, le timide, exclu pour ainsi dire de la vie commune, exalte la vie solitaire de la pensée pure. Il devient un méditatif, un penseur.

Hommes de cabinet, d'études silencieuses, de réflexion et de rêve, ces timides au cerveau cultivé présentent une prédominance considérable des phénomènes intellectuels proprement dits, associations d'idées, jugements, raisonnements, abstraction, généralisation, etc., sur les orages passionnels et les décharges volontaires. Ils appartiennent, dans la classification des caractères, au type « intellectif » (11).

Ainsi l'effet essentiel de la timidité sur l’intelligence est le développement extrême de la vie intérieure. Cette vie intérieure de l’intellectif timide présente un certain nombre de conditions intéressantes à examiner.


Auto-analyse. — C'est d'abord l'auto-analyse. Quelle est la matière de cette vie intérieure du timide, quel est l'objet de son élaboration ? Lui-même, toujours lui-même. Ce qu'observe ce timide, ce qui alimente ses réflexions, ce n'est pas le monde extérieur, ou plus justement, les sensations qu'il en a directement reçues ; ce sont bien plus les impressions internes, émotions, sentiments, nuances affectives très fines, que les sensations externes ont éveillés en lui dans ses contacts avec le monde.

Le timide n'est pas l'homme pratique, positif, qui juge d'un coup d’œil exact et rapide les rapports des choses dans la réalité. C'est un rêveur, qui voit le monde à travers lui-même, à travers le brouillard sentimental que fait flotter sur son esprit un songe perpétuel.

Sa sensibilité est donc surtout une sensibilité affective. Isolé du monde par son émotion, il reçoit de ce monde infiniment moins d'excitations périphériques que celui qui le parcourt ou le remue, un voyageur, un grand commerçant, un homme politique. Mais ses excitations, tout atténuées et rares qu'elles soient, lui sont une matière infinie à l’observation et au contrôle.

Les impressions internes du timide ne sont pas non plus les passions violentes et ardentes des tempéraments actifs : il n'a pas d'accès bruyants de colère, de haine, de désespoir, de remords. Toutes ces émotions sont en lui étouffées, atténuées, amorties.

Il ne connaît que des sentiments légers, ténus, faits de subtilités et de nuances, et c'est sur ces subtilités et ces nuances, qu'il discute à perte de vue. Aussi les productions des timides se ressentent de ces habitudes mentales, que ce soit dans le domaine de la philosophie, de la littérature, de la poésie ou de l'art. Le sujet, qui ne connaît le monde que par son rêve, ne fait en somme, dans sa composition, que traduire et développer son rêve. Il décrit, non les choses, mais les sentiments que ces choses ont fait naître en lui ; la nature, qu'il aime beaucoup, il ne la présente que sous son caractère subjectif, avec ses qualités de charme poétique : elle est le prétexte et non l'objet de sa méditation. Sa poésie est une création toute de rêve : quant aux systèmes philosophiques édifiés, ils ne sont jamais autre chose que des constructions imaginaires, encore et toujours des créations de rêve.

Enfin, le procédé même de ces productions est spécial. Comme l'auteur, isolé de la vie active, n'a qu'une faible somme de sensations objectives et comme, d'autre part, il a des jeux d'imagination aux combinaisons indéfinies, il se trouve qu'il est bien plus riche en expressions verbales qu'en images sensorielles objectives : et qu'ainsi chez lui un grand nombre de ces signes conventionnels qui sont les mots ne correspondent à aucune réalité concrète. Ces mots ne désignent que des états intérieurs, des images et des concepts tout artificiels que l’intellectif se crée à lui-même par un mécanisme d'analogie ou de combinaison. Ses mots représentent les détails de son rêve, et non les détails du monde objectif.

C'est pourquoi, pour peu qu'il s'abandonne à l'enchaînement de ses associations verbales, l'intellectif en vient à construire les plus invraisemblables idéologies, qui céderaient au plus bref examen, si par son absence de notions concrètes, il ne se trouvait privé totalement de points de repère et d'objets de comparaison.


Dédoublement de la personnalité. — La condition de l’auto-analyse est le dédoublement de la personnalité en deux parts : celle qui sent, celle qui regarde l'autre sentir. M. Dugas a minutieusement analysé le phénomène :


Le dédoublement du moi revêt lui-même plusieurs formes, ou comporte plusieurs degrés.

On remarque d'abord, chez le timide, le dédoublement du moi individuel et du moi social. Tandis qu'il parle et agit comme les autres hommes, le timide garde sa pensée personnelle, ses sentiments intimes. Il ne ressemble pas aux autres, il n'en est pas compris ; bientôt même il ne cherche plus à l'être. Il lui plaît de mener une vie cachée ; sa devise est celle de Descartes : « bene vixit, bene qui latuit [il a bien vécu celui qui s’est bien caché] » ; il aime à se réfugier dans cet asile impénétrable du cœur que rien ne peut violer ; il est fier d'être entièrement lui-même et jaloux de le rester.

En même temps qu'il fait ainsi deux parts de sa vie, qu'il joue bien ou mal, dans le monde, son rôle de parade et s'applique, seulement vis-à-vis de lui-même, à être vrai et sincère, le timide exerce, dans le développement de sa vie personnelle elle-même, sa faculté ou sa manie de dédoublement.

Dans son for intérieur, il mène encore de front deux vies : la vie vécue et la vie pensée, la sensation et la perception (Stendhal). Il se forme en lui à côté du moi sentimental, naïf et spontané, tout élan et tout flamme, un moi réfléchi, froid et raisonneur, souvent ironique, qui suit en détaché et en curieux les passions de l'autre.

Ce qu'on appelle l'analyse psychologique est ainsi une triple objectivation. Le moi individuel, dégagé des influences sociales et constitué à part, avec ses pensées et ses sentiments intimes, est posé comme une entité indépendante, et opposé, d’une part, au moi en quelque sorte extérieur, figurant de la comédie sociale, et de l’autre, au moi pensant, spectateur indifférent et juge désintéressé des émotions vraies du moi individuel et du rôle appris du moi extérieur.

L'analyse psychologique ne se confond donc point avec la conscience ; elle n'est point une opération simple et immédiate, une donnée première, mais une acquisition tardive, une construction artificielle de la vie mentale (12). »


Égotisme. — Les fervents de l’auto-analyse et du dédoublement du « moi » invoquent pour évangile la philosophie de l’égotisme.

L'égotisme n'est en effet pas autre chose que la pratique de l’auto-analyse, mais codifiée selon des formules spéciales, et élevée à la hauteur d'un système de philosophie, à la fois théorique et pratique, dont les axiomes constituent les règles de la « culture du Moi ».

De cette religion de l'individualisme subjectif l'apôtre le plus éloquent et le plus écouté dans ces dernières années a été Maurice Barrés. Dans trois volumes successifs (Sous l’œil des Barbares, Un Homme libre, Le Jardin de Bérénice) l'écrivain nous présente l'histoire intérieure d'un jeune homme sensitif, timide et orgueilleux, et nous fait assister à l'évolution qui le mène d'étape en étape, à partir des premiers froissements scolaires, jusqu'à la conception théorique et l'application pratique des doctrines de l’égotisme.

La genèse de cette philosophie est intéressante à considérer pour notre étude. Elle a pour point de départ, suivant l'opinion de l’auteur lui-même, l’hyperesthésie affective et la timidité.

« Vous avez raison, m'écrit Maurice Barrés que j'ai questionné à ce propos, Philippe était timide et dégoûté : on le froissait et il sentait avec une délicatesse morbide la vulgarité dans les hommes et dans les choses ». Il fut mis, à dix ans, au collège,

où, dans une grande misère physique (sommeils écourtés, froid et humidité des récréations, nourriture grossière), il dut vivre parmi des enfants de son âge ; fâcheux milieu, car, à dix ans, ce sont précisément les futurs goujats qui dominent par leurs hâbleries et leur vigueur, mais celui qui sera plus tard un galant homme et un esprit fin, à dix ans est encore dans les brouillards. (...) Dans ces mauvaises conditions matérielles et morales, par manque de globules sanguins et à se sentir différent de ses professeurs et camarades, il devint timide (13).

Tels sont les débuts scolaires du jeune sujet. Choqué par chacun de ses contacts avec ses compagnons et avec ses maîtres, il se replie d'instinct sur lui-même dans une altitude défensive ; il tourne son attention vers la vie intérieure ; il commence ses premiers essais de culture du Moi.

C'est alors que, s'observant, il se découvre ; et que, se découvrant, il s'exalte. « Il s'enorgueillit
d'étranges douleurs qu'il n'avait pas inventées (14). » Et ainsi finit-il par devenir peu à peu un adepte fervent de l’égotisme.

Cependant pour que l’égotisme vrai soit constitué, il faut quelque chose de plus qu'une sensibilité délicate, une timidité effarouchée, un reploiement de la conscience sur elle-même.

Il faut une aptitude naturelle et spéciale du sujet à retenir ses émotions, à les subtiliser, à les distiller pour ainsi dire par des phénomènes d'abstraction et de généralisation, à les transformer en des formules intellectuelles et en des entités idéatives. C'est avec des idées générales et abstraites que sont construits les systèmes philosophiques. Et l’égotisme, qui est une façon de système philosophique, est fait aussi de symboles abstraits et de conceptions générales. Mais cet « esprit philosophique », comme on l'appelle, est loin d'être l'attribut de tous les cerveaux humains : il n'appartient qu'à ceux, mieux doués et plus cultivés, qui correspondent au « type intellectif » que nous avons déjà vu plus haut.

Aussi pour devenir égotiste faut-il être déjà un intellectif. L'égotiste est un intellectif pur, qui ne connaît la réalité qu'à travers ses états intérieurs, et pour qui toute perception de sensibilité se transforme spontanément en rêves immatériels et en représentations symboliques. Cette matière émotionnelle, recueillie et conservée de ses contacts avec l'humanité ambiante, l'esprit raisonneur de l'adolescent timide la pétrit, la modèle, la fait entrer dans des moules littéraires, la décore de sentimentalité et de romanesque, en construit des palais imaginaires où se réfugie son orgueil incompris. L'égotisme est donc en somme un produit de l’abstraction des émotions.

Timidité et aptitude à l’abstraction des émotions, voici les deux conditions essentielles qui président à l’éclosion de l'égotisme. Mais, de ces deux facteurs, la timidité est sans doute le premier en date. C'est elle qui, pour la première fois, par les émotions qu'elle déchaîne, met en éveil la personnalité naissante de l'enfant, le pousse à s'isoler et à se recueillir, suscite la réaction des sentiments secondaires.

Ensuite seulement, le mécanisme intellectuel va s'exercer sur ces révélations sensitives. Supposez en effet le même sujet, doué du même esprit philosophique, de la même aptitude aux opérations supérieures de l'esprit, à l'abstraction, à la généralisation, à la synthèse, possédant, en un mot, un mécanisme mental identique, mais totalement dépourvu de cette impressionnabilité spéciale à l'égard des hommes, demeurant impassible en présence des Barbares, n'éprouvant nulle répulsion à les approcher et nulle tendance à les fuir, ce sujet se mêlera à eux, combattra contre eux, sans malaise et sans dégoût, et ses qualités d'intelligence, il les utilisera dans la clairvoyance du jugement et les habiletés de la diplomatie qu'il mettra en œuvre pour remporter la victoire. Au lieu de s'isoler, de se contraindre, il se livrera au contraire à une large expansion et à une sociabilité indulgente. Au lieu de raisonner, il agira, au lieu de délibérer sans fin, il se hasardera dans l’imprévu avec confiance. C'est du reste ce qui advient d'ordinaire quand l’égotiste, ayant cessé d'être timide, se jette dans la vie active.

(…)


Dilettantisme. — Au mot d'égotisme on associe souvent celui de dilettantisme. C'est qu'en effet, l'égotiste est une variété de dilettante, c'est le dilettante de soi-même.

D'une façon générale, le dilettante est celui qui reçoit et jouit, mais ne produit pais. Son cerveau est, comme on a dit, un cerveau en cul-de-sac : tout y entre, rien n'en sort. Et son principal souci est justement d'y faire entrer le plus possible, sans en rien laisser sortir.

Il y a divers modes de dilettantisme : le dilettantisme de la sensation, le dilettantisme de la pensée, le dilettantisme de l’action même.

Le dilettantisme existe chaque fois qu'une fonction s'exerce pour elle-même, sans aboutir à ses fins naturelles. L'amateur de peinture, de musique, le collectionneur, le sportsman, sont autant de variétés de dilettantes.

L'égotiste est le dilettante de sa vie intérieure. Pour lui, son cerveau est un théâtre où se jouent et se déroulent des scènes de comédie idéologique auxquelles il assiste en spectateur curieux. Pour satisfaire cette curiosité toujours éveillée, il lui faut renouveler ses sujets, rechercher des sensations, des émotions, des sentiments, des idées qui sont la matière de ses méditations et de ses analyses. S'il est intellectif, il les cherche dans les livres, il puise ses documents dans le monde abstrait des bibliothèques.

Mais cette source s'épuise un jour et il n'est pas rare alors que le dilettante s'adresse directement au monde des choses. Il se décide alors à sortir de sa contemplation passive, à se mêler aux hommes, à faire effort et à agir. Mais qu'on ne s'y trompe pas : s'il recherche des sensations, ce n'est pas comme le voluptueux ordinaire, pour la saveur intrinsèque de ces sensations, mais afin de les distiller, de les intellectualiser, de les utiliser comme prétextes à d'abstraites combinaisons idéologiques. De même, s'il se décide à l’action, ce n'est pas pour les avantages pratiques que pourront lui procurer ses efforts, car il n'est, par orgueil et dédain, ni ambitieux, ni cupide, mais seulement pour trouver dans ses explorations quelques vibrations nouvelles, pour étendre et multiplier les champs de sa sensibilité exigeante et stérile.

(…)


C. — Volonté.

(...) Nous étudierons ici les influences plus générales de l'émotion sur la volonté, la conduite, les réactions du caractère.


Dissimulation de l’émotion. — Le premier soin du timide est de cacher sa timidité, de dissimuler les expressions de son émotion et de son trouble intérieur. Dans quelle mesure cette dissimulation est-elle possible ? La nature même de l’émotion va nous répondre.

Nous avons vu qu'elle était constituée par un ensemble de variations vasculaires, viscérales, musculaires. Parmi ces variations, celles qui ont pour siège les fibres lisses des organes et des vaisseaux, soustraites à tout pouvoir volontaire, ne pourront évidemment être ni atténuées, ni arrêtées. Mais les autres, celles qui ont pour siège les muscles de la vie de relation soumis à la volonté, celles-là pourront être maîtrisées par l’effort ; sur celles-là le timide pourra exercer une action antagoniste ou inhibitoire. Telles sont les variations de la respiration, de la phonation, de la mimique, etc.

(...)

Par ce moyen, malgré une émotion intense qui lui donnera une angoisse extrême, des palpitations désordonnées, de la sueur profuse, phénomènes contre lesquels il est impuissant, le timide pourra prendre une apparence calme, régulariser sa respiration, parler d'une voix tranquille, marcher posément, adapter parfaitement tous ses gestes aux actes à faire, jouer si bien son rôle qu'un observateur superficiel ne saurait soupçonner l'orage intérieur masqué par ce visage si placide. Il existe même quelques rares sujets qui sont capables, par un effort violent, d'empêcher la rougeur de leur monter au visage. Cette dissimulation par contrainte volontaire est la conduite habituelle du timide « en représentation ».

Mais cette contrainte a pour effet de donner à ses mouvements, à ses gestes, à sa tenue, quelque chose de raide, de guindé, d'artificiel.

Il ne s'agit pas ici de l'embarras, de la gêne, dus à un certain degré d’ataxie musculaire, qui font partie des symptômes directs de l'accès de timidité et sont des manifestations spontanées de l’émotion. La raideur due à la contrainte volontaire est secondaire, réfléchie. Elle existe non seulement au moment de la crise émotionnelle, mais encore dans les périodes interparoxystiques.

C'est une façon de tenue, adoptée par le timide, qui finit par devenir une habitude, et qu'il conserve en toutes circonstances.

(...)


Attitudes factices. — Pour aider à cette dissimulation de l’émotion par la contrainte, beaucoup de timides adoptent, consciemment ou non, une certaine attitude représentative.

Le genre de cette attitude est très variable selon les individus. La plus connue est celle de Rousseau, racontée par lui-même dans ses Confessions :

Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m'enhardir, le parti de la fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte ; j'affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer (15).

À côté du timide bourru, il y a le timide hautain et orgueilleux. C'est peut-être la forme la plus fréquente.

Qui n'a vu de ces sujets froids, dédaigneux, fiers, presque inabordables, écartant toute familiarité et toute indiscrétion : il y a gros à parier que 80 fois p. 100 ce sont des timides.

Parfois même, le timide est agressif. Mais il est agressif dans certains cas seulement, comme pour se dédommager des autres circonstances où il n'a pas osé.

Il est naturel que la bouderie du timide prenne la forme agressive : chercher querelle aux autres, quand on s'en veut à soi-même d'une impression de malaise dont ils ne sont que l'occasion, est-il rien de plus humain (16) ?

Souvent le timide se montre ironiste et railleur. Il feint de ne rien prendre au sérieux, il se moque des sentiments les plus graves et les plus précieux de l'humanité.

(...)

Enfin, certains timides affectent une humilité excessive, une politesse infinie. Ils courbent sans cesse la tête et semblent toujours prêts à rentrer sous terre. Ils sont d'une complaisance extrême : ils vous accordent tout, vous concèdent tout, ou du moins semblent faire ainsi.

Car c'est là un caractère propre à toutes les attitudes que peuvent prendre les timides : elles sont fausses.

Leur expression ne correspond nullement à la pensée vraie : la contenance est en désaccord avec le sentiment intime du sujet. Pas plus que Rousseau n'est sincère et convaincu dans sa comédie de rude vertu, pas plus le timide n'est sincère et convaincu lorsqu'il fait étalage d'orgueil, d'agression, d'ironie ou d'humilité. Quand le timide joue la bouderie agressive, il ne faut pas y croire : elle donne l'illusion de la hardiesse et elle est un effet de la timidité.

Le timide, moins que personne, ne peut être jugé sur l'apparence : il fait grand cas de la sympathie des autres, quand il paraît en faire fi ; il ne rebuterait pas les gens s'ils lui étaient indifférents ; et il se dépite contre lui-même, quand on lui croit du dédain pour eux.

Il faut en dire autant de son humilité.

Le timide le plus connu, sinon le plus commun, celui qui s'efface et rentre sous terre, n'est qu'un faux humble, comme le timide arrogant n'est qu'un faux brave. Les airs cavaliers ne prouvent pas l'irrespect ; l'air gêné ne prouve pas davantage la modestie.

C'est ce qu'atteste cette fine remarque d[e George] Eliot :

La timidité (extérieure) d'un garçon n'est nullement un signe de respect évident ; et tandis que vous lui faites des avances encourageantes dans la pensée qu'il est accablé par la conscience de votre sagesse, il y a dix à parier contre un qu'il vous trouve très ennuyeux. (Le Moulin sur la Floss [tome 1, Hachette et Cie, Paris, 1897, p. 106])

(…)

Le contraste entre l'attitude humiliée du timide et ses sentiments de fierté intérieure est analogue à celui qu'on a signalé entre sa bouderie agressive et ses sentiments de bienveillance et de respect. Le timide, aspirant à la sympathie d'autrui, sans pouvoir l'atteindre, conçoit, suivant son humeur, du découragement ou du dépit. Le découragement se traduit par l'humilité, le dépit par la hauteur : mais ni l’une ni l'autre de ces attitudes n'exprime les sentiments vrais du timide (6).


Abstention. — Éviter les occasions de se montrer timide, voilà le second soin du timide. Comme ces occasions consistent en contacts sociaux, il en résulte, comme on l'a vu, une tendance à rechercher l'isolement.

En conséquence, chaque fois que, dans un débat volontaire, il s'agira de prendre une détermination au sujet d'une démarche à accomplir, l'image émotionnelle viendra peser de tout son poids sur la décision, en sorte que, le plus souvent, la conclusion du débat sera l’abstention.

À cet égard, le timide agit toujours dans le sens de la moindre résistance : et comme c'est l'initiative qui lui coûte le plus, sa diplomatie sera toute une diplomatie d'abstention.


Inhibition. — Cependant on ne peut indéfiniment se soustraire aux rencontres avec ses semblables, aux actions en public. On est bien obligé, malgré soi, de payer de temps en temps de sa personne, de violenter les tendances de sa timidité.

Mais, dans ces actions nécessaires, accomplies malgré elle, cette timidité ne perd pas ses droits : elle exerce encore son influence, impose sa tyrannie par le mode de l'inhibition. L'inhibition consiste à empêcher ou du moins à contrarier les traductions naturelles des états de conscience. Au point de vue de la volonté, c'est un arrêt qui s'interpose entre l'idée et le geste, entre l'intention et l'exécution, qui empêche, amoindrit ou déforme les expressions de la pensée.

Cette inhibition, au degré le plus léger, est représentée par ce petit arrêt intérieur, indéfinissable, mais invincible, qui paralyse momentanément la volonté, qui relient le mot sur les lèvres, le bras prêt à s'avancer, qui fait qu'on « n'ose pas ». Ne pas oser, voilà tout le timide !

Dans une conversation, il trouve une répartie spirituelle à faire, une réflexion intelligente à émettre, un compliment à exprimer, il se tait, il n'ose pas ! On lui a fait un cadeau, rendu un service : il doit remercier. Il n'en fait rien, ingrat en apparence : il n'ose pas ! On lui fait une proposition qu'il désavoue, une offre que son jugement rejette : il devrait refuser, il n'ose pas, et accepte. « Je n'ose rien refuser. Et, manquant d'argent et sollicité pour une œuvre même contraire à mes opinions, je me laisse entraîner à y souscrire parce que je n'ose pas dire non. » (Confidence personnelle d'un timide.) Il y a ainsi des timides, nullement lâches, et qui subissent sans riposter des affronts, des offenses, parce qu'ils n'osent pas répliquer.

D'autres fois, l'expression n'est arrêtée que partiellement. Le timide qui parle ne va pas jusqu'au bout de sa pensée. Il n'ose pas l'affirmer dans sa pleine intensité. Il en atténue la valeur. Comme s'il avait peur d'en trop dire, il s'arrête en chemin, et parfois, par une conclusion sceptique, renverse tout ce qu'il vient de déclarer.

« Dans certains cas, m'écrit une de mes correspondantes, je me sens comme obligée de traduire, par des termes trop faibles (par conséquent au-dessous de la vérité), les sentiments que j'éprouve, les idées que je conçois. »

Cette atténuation est surtout marquée lorsqu'il s'agit d'exprimer des sentiments un peu intimes et délicats. C'est ce que nous avons déjà dit à propos de la pudeur des sentiments. Il y a des sujets qui n'ont jamais pu dire à un bienfaiteur toute la reconnaissance dont ils étaient pleins. Et combien aussi n'ont jamais pu faire en termes sincères l'aveu de leur tendresse à la femme aimée !


Déformation de l’expression. — D'autres fois l'expression est déformée, ne correspond plus à l'intention du sujet. II a préparé une phrase, une attitude, et c'est une autre phrase qu'il prononce, une autre attitude qu'il adopte. Il voulait être ardent, il est glacial; affectueux, il est sceptique ; autoritaire, il est docile. Il est venu pour faire des reproches : il s'en va en faisant des excuses.

Cette impuissance à exprimer et à soutenir son opinion conduit les timides jusqu'au mensonge.

Incapables de tenir tête à une contradiction, ils simulent l'approbation, bien que leur conviction intime soit opposée, et qu'ils rejettent en eux-mêmes l'opinion qu'ils feignent d'accepter. Ces mensonges par timidité sont fréquents.

Tous mes correspondants avouent avoir menti de la sorte : « J'ai menti souvent, disent-ils, et je mens encore par timidité, parce que je n'ose pas dire ce que je pense ».


Sophisme de justification. — En même temps que le timide joue son personnage d'apparence, en lui se déroule tout un drame entre le « moi » qui agit et le « moi » qui regarde agir. Le second est habituellement mécontent du premier, et le premier cherche à s'excuser auprès du second. S'il fait quelque concession à sa timidité, il cherche, pour la légitimer, de bonnes raisons qui, en réalité, sont toujours détestables. Cette justification à faux que le timide cherche à se faire à lui-même de ses faiblesses et de son impuissance, a été nommée par M. Marion sophisme de justification. Ce sophisme paraît commun à tous les timides cultivés qui ont l'usage du dédoublement de la conscience.

(...)


Décharges explosives. — Enfin, chez certains timides, peuvent survenir des accès de témérité, tout à fait semblables aux crises hystériques ou épileptiques. Après une longue période de contrainte, de refoulement sur soi, le sujet a une décharge explosive, dans laquelle il accomplit les actes les plus imprévus et les plus extravagants. Baudelaire a signalé un de ces cas :

Il y a des natures purement contemplatives et tout à fait impropres à l'action, qui cependant, sous une impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont elles se seraient crues elles-mêmes incapables. (…) Le moraliste et le médecin qui prétendent tout savoir, ne peuvent pas expliquer d'où vient si subitement une si folle énergie à ces âmes paresseuses et voluptueuses, et comment, incapables d'accomplir les choses les plus simples et les plus nécessaires, elles trouvent à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus absurdes et souvent même les plus dangereux. (...) C'est une espèce d'énergie qui jaillit de l'ennui et de la rêverie, et ceux en qui elle se manifeste si inopinément sont en général, comme je l'ai dit, les plus indolents et les plus rêveurs des êtres. Un (de mes amis), timide à un point qu'il baisse les yeux même devant les regards des hommes, à ce point qu'il lui faut rassembler toute sa pauvre volonté pour entrer dans un café ou passer devant le bureau d'un théâtre, où les contrôleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos, d'Éaque et de Rhadamanthe, sautera brusquement au cou d'un vieillard qui passe à côté de lui et l’embrassera avec enthousiasme devant la foule étonnée (17).

Mais ces paroxysmes impulsifs sont exceptionnels et la modalité volontaire habituelle du timide est bien traduite par la formule : il n'ose pas .


État mental consécutif. — Le timide qui vient de se trouver aux prises avec sa timidité, et qui n'a pas osé, traverse, en général, un état mental consécutif. Cet état mental comprend plusieurs phases.

C'est d'abord une phase de soulagement, d'apaisement, dû à la fin de la lutte, à la cessation de l'angoisse, c'est une accalmie physique et psychique qui succède à une hypertension émotive pénible. Cette détente consécutive est semblable à celle qui suit les émotions pathologiques, les obsessions, les impulsions morbides. À cet instant le sujet ne sent qu'une chose : c'est qu’il est délivré de son anxiété et de ses tortures.

Mais cette phase ne dure pas : elle est suivie de près par une seconde phase, de colère et de révolte. En se rendant compte de ses faiblesses, de sa retraite, et des conséquences fâcheuses qu'elles entraînent, le timide s'irrite contre son infirmité et contre lui-même. Il se gourmande intérieurement, il s'adresse les pires injures, les plus grossières invectives. « Il s'est conduit en imbécile, en idiot; il a reculé stupidement devant la chose la plus facile du monde. » Dans cette nouvelle phase, l'acte qu'il n'a pu accomplir tout à l'heure, lui paraît d'une facilité enfantine. « Comment a-t-il pu se troubler, se démonter ? II n'y avait que ces quelques mots à dire ! » Et les mots qui ne venaient pas, se présentent maintenant avec une aisance merveilleuse, tout le discours se déroule spontanément, avec ses intonations, ses inflexions, ses habiletés oratoires. Et ce discours possède toutes les qualités : il s'y trouve de l'esprit, de l’à-propos, de la subtilité, de la conviction, de l'insistance, de la chaleur. Il y a tout ce qu'il fallait : mais tout cela vient un peu tard. Cette diplomatie retardataire, c'est ce qu'on appelle si joliment l'esprit de l’escalier.

Puis apparaît une nouvelle phase encore. C'est la phase des résolutions, des témérités intentionnelles, des promesses faites à soi-même. « Ah ! à la prochaine occasion, il ne sera plus si bête ! Que risque-t-il, au fond ? Coûte que coûte, il marchera tête baissée ! »

Enfin l’exaltation s'éteint en une phase de dépression triste.

(...)


Quelques types de timides


Telles sont les conséquences psychiques que l’accès de timidité peut entraîner dans les fonctions de la sensibilité, de l'intelligence, de la volonté : elles contribuent à entretenir l’état mental interparoxystique, à déterminer le caractère des timides.

Toutefois, chez un même individu, ces divers éléments ne sont pas tous nécessairement représentés, ni représentés avec la même valeur. Il faut bien se souvenir que l’accès de timidité ne réagit que sur une personnalité déjà préformée, c'est-à-dire possédant déjà par ailleurs et en dehors de toute timidité, des instincts, des inclinations, des connaissances, des habitudes.

Par conséquent, suivant le fond de cette personnalité, le retentissement mental de l’accès affectera des variantes individuelles nombreuses. Il s'opposera à certaines tendances, il en renforcera d'autres déjà préexistantes, il fera tour à tour des pessimistes, des orgueilleux, des humbles, des égotistes, des dilettantes, des révoltés, selon que l’une ou l'autre de ces modalités psychiques sera par nature déjà accusée dans la personnalité fondamentale du sujet.
Car la timidité ne suffirait pas, à elle seule, pour créer de toutes pièces l'orgueil, la maladie de l’idéal, la faculté du dédoublement, par exemple : elle n'agit qu'en développant leurs germes déjà existants, à la façon d'une cause occasionnelle. Ces mêmes indices psychiques peuvent d'ailleurs se développer par d'autres causes que la timidité, se manifester en dehors d'elle, de même que la timidité peut se manifester sans les faire intervenir dans son tableau symptomatique. Il existera donc de nombreux types de timides.


Philippe, le personnage des romans idéologiques de Maurice Barrés, a été, dans sa première jeunesse, un grand timide. Le sentiment principal qui paraît avoir été associé à ce moment à sa timidité, est une répugnance craintive pour les hommes dont la brutalité vulgaire le choquait. Ce sont « les Barbares », dont il subissait le dur contact. Mais ce caractère évolue très vite. Ses méditations lui fournissent une arme contre les Barbares : le mépris ; et, les méprisant, il leur devient dès lors supérieur. Il cherche à s'affranchir de leur empire : et l'indépendance, il la trouve dans l'argent.

Pour échapper à la dissipation et à l'altération que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il pas que nous nous réfugiions, comme dans un cloître, dans une forte indépendance matérielle ? (…) L'argent, voilà l'asile où des esprits soucieux de la vie intérieure pourront le mieux attendre (17).

Ainsi Philippe est un révolté. Après avoir pris une claire conscience de son infirmité, il s'indigne contre elle et veut s'en rendre maître et la dompter.

Enfin Philippe est un ambitieux. Son activité est stimulée par un vif appétit des satisfactions et des jouissances qu'on recueille dans la société des hommes : distinctions, notoriété, gloire, etc. Aussi, par amour-propre et par vanité, il se met à chercher un remède, des moyens préventifs contre son émotion isolante et paralysante : et ce remède, ces moyens, il les trouve dans sa philosophie même.

Il adopte, envers les autres et envers lui-même, l’attitude du scepticisme.

L'essentiel est de se convaincre qu'il n'y a que des manières de voir, que chacune d'elles contredit l'autre et que nous pouvons, avec un peu d'habileté, les avoir toutes sur un même objet. Ainsi nous amoindrissons nos mortifications à penser qu'elles sont causées par rien du tout, et nous arrivons à souffrir très peu (18).

Que cette unique formule subjective, par sa seule action convaincante, ait suffi à dissiper la timidité de Philippe, c'est là une chose peu probable. Il est plus logique d'admettre que le développement du tempérament, l’influence de l'habitude et de l'âge ont eu la plus grande part dans l'atténuation de sa sensibilité excessive.


Julien Greslou, le « Disciple » de Paul Bourget, est loin d'être un timide pur. Il semble être avant tout un neurasthénique constitutionnel.

Il en présente des symptômes multiples : il est affecté de certaines perversions psychiques qui se rattachent de près à la dégénérescence mentale.

Au point de vue de la volonté agissante, sa timidité n'oppose qu'une entrave secondaire : il est surtout un aboulique, par paresse physique, par répugnance à l’effort.

Je n'osais pas. Ne croyez point que ce fût chez moi simplement de la timidité. L'impuissance à l'action est bien un trait de mon caractère, [mais quand je ne suis pas soutenu dans cette action par une idée] (20).

J'ai constamment éprouvé une horreur singulière pour l'action, si faible fût-elle, au point que de faire une simple visite me causait autrefois un battement de cœur, que les plus légers des exercices physiques m'étaient intolérables, que d'entrer en lutte ouverte avec une autre personne, même pour discuter mes idées les plus chères, m'apparaît, encore aujourd'hui, chose presque impossible. [Cette horreur d'agir s'explique par l'excès du travail cérébral qui, trop poussé, isole l'homme au milieu des réalités qu'il supporte mal, parce qu'il n'est pas habituellement en contact avec elles.] (21).


Cette impuissance à l'action fut aussi la triste infirmité mentale dont le mélancolique Amiel a souffert toute sa vie. Par ce qu'on peut juger de ce qui a été publié de son journal intime, la timidité vraie, telle que nous la concevons et l'avons exposée, doit rester chez lui au second plan. Sa maladie principale, c'est une aboulie, provoquée à la fois par l'insuffisance des impulsions à agir et par l'irrésolution intellectuelle. Cette maladie, il l’a révélée à plusieurs reprises dans ses confessions.

D'abord, les sentiments ordinaires qui poussent l’homme dans la mêlée, l’ambition, la recherche de la gloire, de la fortune, il ne les connaît pas :

Je n'ai su voir aucune nécessité à m'imposer aux autres et à réussir. Je n'ai jamais eu l'évidence que de mes lacunes et des supériorités d'autrui. Ce n'est pas ainsi qu'on fait son chemin. Avec des aptitudes variées et passablement d'intelligence, je n'avais pas d'impulsion dominante, ni de talent impérieux, de sorte que, capable, je me suis senti libre, et que libre, je n'ai pas découvert ce qui était le mieux. L'équilibre a produit l'indécision et l'indécision a stérilisé toutes mes facultés (22).

[Paresse et contemplation ! Sommeil du vouloir, vacances de l’énergie, indolence de l’être, comme je vous connais!] Aimer, rêver, sentir, apprendre, comprendre, je puis tout, pourvu qu'on me dispense de vouloir. C'est ma pente, mon instinct, mon défaut, mon péché. J'ai une sorte d'horreur primitive pour l'ambition, pour la lutte, pour la haine, pour tout ce qui disperse l'âme en la faisant dépendre des choses et des buts extérieurs (23).

(…)

Je n'ai aucune ambition mondaine ; la vie de famille et la vie de l'intelligence sont les seules qui me sourient. Aimer et penser sont mes seuls besoins exigeants et indestructibles. [Avec l’esprit subtil, retors, complexe et caméléon, j’ai le cœur enfant ; je n’aime que la perfection ou le badinage, les deux extrêmes opposés.] (24).

Chercher la considération a été si peu pour moi un mobile que je n'ai pas même eu cette notion. À quoi tient ce phénomène ? À ce que l’entourage, la galerie, le public, n'ont jamais été pour moi qu'une grandeur négative. [Je n’ai jamais rien demandé ni attendu de lui, pas même la justice, et me constituer dans sa dépendance, solliciter sa bonne grâce ou son suffrage m’a paru un acte de courtisanerie et de vassalité, auquel s’est instinctivement refusé mon orgueil. (…) Et cependant ma joie eût été d’être accueilli, aimé, encouragé, bienvenu, et d’obtenir ce que je prodiguais : la bienveillance et la bonne volonté. Mais poursuivre la considération, la renommée, forcer l’estime, cela m’ a semblé indigne de moi, presque une dégradation. Je n’y ai même pas songé.] (25)

On le voit, les affirmations ne manquent point : et l'on en pourrait citer maints autres encore, de ces aveux désespérés où le penseur crie son impuissance à l’action.

N'ayant pas de passions fortes, il n'avait pas d'impulsion dominante : et de cette absence d'inclinations et de préférences, vient le second élément de son aboulie : l'indécision.

Le manque de foi simple, l'indécision par défiance de moi, remettent presque toujours tout en question dans ce qui ne concerne que ma vie personnelle. J'ai peur de la vie objective et recule devant toute surprise, demande ou promesse qui me réalise ; j'ai la terreur de l’action et ne me sens à l'aise que dans la vie impersonnelle, désintéressée, subjective de la pensée. Pourquoi cela ? Par timidité.

D'où vient cette timidité ? Du développement excessif de la réflexion, qui a réduit presque à rien la spontanéité, l’élan, l’instinct et, par là même, l'audace et la confiance. Quand il faut agir, je ne vois partout que causes d'erreur et de repentir, menaces cachées et chagrins masqués. (…) [J’ai horreur d’être dupe, surtout dupe de moi-même et je me prive de tout pour ne pas me tromper et être trompé ; donc l’humiliation est le chagrin que je redoute encore plus, et par conséquent, l’orgueil serait le plus profond de mes vices. C’est logique, mais ce n’est pas vrai ; il me semble que c’est la défiance, l’incurable doute de l’avenir, le sentiment de la justice mais non de la bonté de Dieu, bref, l’incrédulité qui est mon malheur et mon péché. Toute action est un otage remis à la destinée vengeresse : voilà la croyance instinctive qui glace ; toute action est un gage confiée à la paternelle Providence : voilà la croyance qui clame.

La douleur me paraît une punition et non une miséricorde, c’est pourquoi j’en ai secrètement horreur. Et comme je me sens vulnérable sur tous les points, partout accessible à la douleur, je reste immobile, semblable à l’enfant craintif qui, laissé dans le laboratoire de son père, n’ose toucher à rien, crainte des ressorts, explosions et catastrophes qui peuvent sortir et jaillir de tous les coins au moindre mouvement de son inexpérience. J’ai confiance en Dieu, directement et dans la nature, mais je me méfie de tous les agents libres et mauvais ; je sens ou pressens le mal moral et physique, au bout de chaque erreur, faute ou péché et j’ai honte de la douleur] (26).

Qui veut voir parfaitement clair avant de se déterminer, ne se détermine jamais. Qui n'accepte pas le regret, n'accepte pas la vie (27).

Comment donc retrouver le courage de l’action ? En laissant revenir un peu l’inconscience, la spontanéité, l’instinct, qui rattache à la terre et qui dicte le bien relatif et l’utile ; en croyant plus pratiquement à la Providence qui pardonne et permet de réparer ; en acceptant plus naïvement et plus simplement la condition humaine; redoutant moins la peine, calculant moins, espérant plus ; c'est-à-dire diminuant, avec la clairvoyance, la responsabilité et avec la responsabilité, la timidité ; [en acquérant plus d’expérience par les pertes et les leçons] (28).

Ce mot de timidité revient fréquemment sous la plume de l’auteur. Mais il convient de préciser dans quel sens il remploie. Veut-il dire, par là, qu'au moment d'accomplir un acte, il est arrêté brusquement par une émotion poignante qui le paralyse ? Non ; ce qu'il désigne par timidité, c'est la peur instinctive d'agir, c'est aussi la peur de prendre une détermination avec toutes les conséquences, utiles ou fâcheuses, qu'elle comporte. C'est sa maladie de volonté, en somme, qu'il appelle timidité.

Incapable d'agir et d'occuper ses forces dans une besogne active, il s'est renfermé dans la contemplation intérieure. Impuissant à vivre, il renonce à la vie et se confine dans la pensée pure.

L'analyse à outrance est ici l’effet d'une insuffisance constitutionnelle des impulsions motrices. Amiel n'est pas seulement un timide : c'est un impuissant. Sans cette impuissance, s'il avait pu vivre, agir, combattre, s'affirmer, il est probable qu'au contact des hommes sa sensibilité excessive se serait trouvée violentée et qu'il eût connu les angoisses aiguës des timides.

Mais, s'écartant de l’action, il n'a pu connaître, à un fort degré, les émotions qui l'accompagnent. Et c'est ainsi que l'impuissance initiale d'Amiel a été, jusqu'à un certain point, un obstacle au développement de la timidité véritable.

Combien différent d'Amiel est Rousseau ! Amiel n'a aucune passion : Rousseau les a toutes. Amiel a vécu solitaire : Rousseau, dès le jeune âge, s'est aventuré dans le monde. Aussi la timidité de Rousseau va se montrer sous un aspect tout opposé à celle d'Amiel. Amiel nous est apparu comme un névropathe apathique, déprimé : nous voyons en Rousseau un névropathe émotif et passionné.

(…)

C'est en effet l’émotivité excessive, poussée à un degré morbide, qui nous paraît l'élément le plus important de son état mental à l'égard de sa timidité : elle est sa caractéristique psychique, comme l'impuissance du vouloir était la caractéristique d'Amiel.

La timidité de Rousseau nous offre donc un exemple de timidité chez un émotif. Cette timidité s'est manifestée et a été constatée par Rousseau dès son jeune âge. Dans les premières pages des Confessions elle apparaît déjà :

Naturellement timide et honteux, je n'eus jamais plus d'éloignement pour aucun défaut que pour l'effronterie (29).

Prenez-moi dans le calme, je suis l'indolence et la timidité même ; tout m'effarouche, tout me rebute ; une mouche en volant me fait peur ; un mot à dire, un geste à faire épouvante ma paresse ; la crainte et la honte me subjuguent à un tel point que je voudrais m'éclipser aux yeux de tous les mortels. S'il faut agir, je ne sais que faire ; s'il faut parler, je ne sais que dire ; si l'on me regarde, je suis décontenancé. Quand je me passionne, je sais trouver quelquefois ce que j’ai à dire ; mais dans les entretiens ordinaires, je ne trouve rien, rien du tout ; ils me sont insupportables par cela seul que je suis obligé de parler.

(…)

Mille fois, durant mon apprentissage, et depuis, je suis sorti dans le dessein d'acheter quelque friandise. J'approche de la boutique d'un pâtissier, j'aperçois des femmes au comptoir ; je crois déjà les voir rire et se moquer du petit gourmand. Je passe devant une fruitière, je lorgne de l'œil de belles poires, leur parfum me tente ; deux ou trois jeunes gens tout près de là me regardent ; un homme qui me connaît est devant sa boutique ; je vois de loin venir une fille ; n'est-ce point la servante de la maison ? Ma vue me fait mille illusions. Je prends tous ceux qui passent pour des gens de ma connaissance ; partout je suis intimidé, retenu par quelque obstacle ; mon désir croît avec ma honte, et je rentre enfin comme un sot, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire, et n'ayant osé rien acheter (30).

Cette timidité était aggravée par d'autres défauts naturels de Rousseau : sa myopie, à laquelle il fait allusion dans le passage cité plus haut ; ses troubles urinaires et génitaux, sur lesquels je n'ai pas à insister ici ; puis une lenteur de pensée qu'il décrit lui-même en ces termes :

Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On dirait que mon cœur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l'idée, vient remplir mon âme ; mais au lieu de m'éclairer, il me brûle et m'éblouit. Je sens tout, et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide ; il faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu'il y a d'étonnant, est que j'ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse même, pourvu qu'on m'attende : je fais d'excellents impromptus à loisir, mais sur le temps, je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand je lus le trait d'un duc de Savoie qui se retourna, faisant route, pour crier : « À votre gorge, marchand de Paris ! », je dis : « Me voilà. » (31).

M. Dugas attribue ce trouble de l’idéation chez Rousseau à la timidité, mais cette opinion ne me paraît pas soutenable, puisque ce trouble se produit même dans la solitude.

(...)

Il semble donc que cette lenteur de la pensée ait été un attribut primitif de la mentalité de Rousseau, un défaut natif de son organisation cérébrale. On conçoit que ce défaut, qui enlevait toute vivacité de répartie et tout esprit d'à-propos à son porteur, contribuait pour une part importante à renforcer les effets de sa timidité.

Une autre cause enfin entre en jeu pour exagérer encore cette timidité, c'est l'absence de savoir-vivre et le manque d'habitude des bonnes manières.

(...)

Ainsi timidité, lenteur de pensée, manque d'esprit d'à-propos, gaucherie et incapacité de s'adapter aux usages du monde, tels sont les défauts naturels auxquels devait se heurter Rousseau dans le cours de ses relations sociales. Sans doute, ils eussent suffi à l'écarter du monde, à le réduire comme Amiel à une vie solitaire, s'il n'eût été stimulé d'autre part par des impulsions violentes et des passions impétueuses. C'est ici que l’émotivité excessive de Rousseau entre nettement en action. C'est elle qui le pousse en avant, malgré les freins de sa timidité, c'est elle qui, au moment de payer de sa personne, lui prête l’énergie suffisante pour en triompher. C'est en effet par saccades, par bouffées d'exaltation qu'il projette et accomplit ses actions publiques ; et ses crises le mettent dans un véritable état d'ivresse, se traduisant par un monoïdéisme psychique, durant lequel est effacé de sa conscience tout ce qui n'est pas l'objet unique de sa préoccupation. Cet état est un état d'autosuggestion, semblable à celui qu'on produit chez les sujets hypnotisés et paraissant relever du fond d'hystérie de Rousseau.

(…)

C'est par le mécanisme de cette auto-suggestion que Rousseau soutint ce personnage factice de vertu austère, qu'il revêtit pour suppléer à son manque d'usage du monde.

(…)

Plus intéressante encore est la timidité de Stendhal et celle de Julien Sorel, le héros de son roman Le Rouge et le Noir dont le caractère semble être à peu de chose près celui de l'auteur lui-même.

Ces personnalités offrent l'avantage d'être plus voisines de la normale que celles d'Amiel et de Rousseau, qui sont évidemment des sujets d'exception. De plus, Stendhal comme Julien Sorel sont
des types de timides volontaires qui nous offrent l'exemple de la domination de la timidité par la contrainte et l'énergie.

Si l'on en juge par son Journal intime Stendhal a beaucoup souffert de la timidité dans sa jeunesse. Il s'en plaint et se révolte contre elle à maintes reprises.

(…), dans les choses où je suis faible, je n’ai jamais fait assez de résolutions d’avance. Comme] lorsque je vais faire une visite à une femme que j'aime. Le résultat de tout cela [timidité et manque de naturel] est qu'avec elle, le premier quart d'heure, je n'ai que des mouvements convulsifs ou une faiblesse subite et générale, une liquéfaction des solides (32).

Je suis venu chez moi, accablé par l'idée de ma timidité ; je n'avais pas la force d'écrire ceci ; enfin, j'ai pensé aux avantages de l'esprit de caractère (naturel) (33).

Non moins timide est Julien Sorel, dans les diverses péripéties du roman. Mais Sorel, comme Stendhal lui-même sans doute, possède à côté de sa timidité, un sentiment exigeant, impérieux, dominateur : l'orgueil. Ce sentiment d'orgueil est immense, d'une susceptibilité extrême, et constitue la puissance directrice de tout son caractère. Ainsi allons nous trouver ici en présence la timidité et l'orgueil.

Cet orgueil lui impose, comme un devoir, de vaincre tout obstacle que la timidité pourrait lui opposer. Il se donne à lui-même des tâches d'énergie, pour ainsi dire.

C'est de cette façon qu'il conçoit le projet, uniquement pour satisfaire son orgueil par la timidité vaincue, de séduire Mme de Rênal, la mère des enfants dont il est le précepteur. Dans les deux scènes capitales, nous voyons l'orgueil en lutte avec la timidité, et l'orgueil demeurer finalement victorieux :

Un soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec délices du plaisir de bien parler, et à des femmes jeunes ; en gesticulant, il toucha la main de Mme de Rênal qui était appuyée sur le dos d'une de ces chaises de bois peint que l’on place dans les jardins.

Cette main se retira bien vite ; mais Julien pensa qu'il était de son devoir d'obtenir que l'on ne retirât pas cette main quand il la touchait. L'idée d'un devoir à accomplir, et d'un ridicule ou plutôt d'un sentiment d'infériorité à encourir si l’on n'y parvenait pas, éloigna sur-le-champ tout plaisir de son cœur.

(...)

Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit battre le cœur de Julien d'une façon singulière. La nuit vint. (...) Préoccupé de ce qu'il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire (…) Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra ? (…) Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables. Que de fois ne désira- t-il pas voir survenir à Mme de Rênal quelque affaire qui l'obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin. La violence que Julien était obligé de se faire était trop forte pour que sa voix ne fût pas profondément altérée ; bientôt la voix de Mme de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s'en aperçut point. L'affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible, pour qu'il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l'horloge du château, sans qu'il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit : « Au moment précis où dix heures sonneront, j'exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle. »

Après un dernier moment d'attente et d'anxiété, pendant lequel l'excès de l'émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l'horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine et y causait comme un mouvement physique.

Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main et prit celle de Mme de Rênal qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu'il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu'il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort par la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.

Son âme fut inondée de bonheur, non qu'il aimât Mme de Rênal, mais un affreux supplice venait de cesser.

(…)

Minuit était sonné depuis longtemps; il fallut enfin quitter le jardin : on se sépara. (…) Un sommeil de plomb s'empara de Julien, mortellement fatigué des combats que toute la journée la timidité et l’orgueil s'étaient livrés dans son cœur (34).

Voici l'autre scène.

Je lui ai dit que j'irai chez elle à deux heures, se dit-il, en se levant ; je puis être inexpérimenté et grossier (...) mais du moins, je ne serai pas faible.

Julien avait raison de s'applaudir de son courage ; jamais il ne s'était imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut forcé de s’appuyer contre le mur.

Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M. de Rênal, dont il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n'y avait donc plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. [Mais, grand Dieu, qu’y ferait-il ? Il n’avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se sentait tellement troublé qu’il eût été hors d’état de les suivre.]

Enfin, souffrant plus mille fois que s'il eût marché à la mort, il entra dans le petit corridor qui menait à la chambre de Mme de Rênal. Il ouvrit la porte d'une main tremblante et en faisant un bruit effroyable.

(...)

Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien à désirer.

(...)

Mais dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il prétendit encore jouer le rôle d'un homme habitué à subjuguer les femmes ; il fit des efforts d'attention incroyables pour gâter ce qu'il avait d'aimable. Au lieu d'être attentif aux transports qu'il faisait naître, et aux remords qui en relevaient la vivacité, l'idée du devoir ne cessa jamais d'être présente à ses yeux. Il craignait un remords affreux et un ridicule éternel, s'il s'écartait du modèle idéal qu'il s'était proposé de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien un être supérieur, fut précisément ce qui l'empêcha de goûter le bonheur qui se plaçait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ans qui a des couleurs charmantes et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du rouge (35).

Des exercices de ce genre fréquemment répétés, une expérience féconde, l’évolution de l’âge, finirent pas avoir raison, sinon totalement, du moins pour la plus grande part, de la timidité de Julien. Quelques années après, Stendhal écrivait de lui : « Depuis le séminaire, il mettait les hommes au pis, et se laissait difficilement intimider par eux (36). » Et plus tard, dans son intrigue avec Mlle de La Môle, à Paris, la timidité ne joue plus aucun rôle.

Enfin, j'ai moi-même présenté, sous une forme littéraire, l’auto-observation d'un timide (37). Je ne puis qu'y renvoyer le lecteur.



Notes

(1) L. Dugas, Timidité : étude psychologique et morale, Paris, Alcan, 1898, p. 54-55.
(2) Ibid., p. 55-56.
(3) Henry Bauër, « Chronique », Le Journal, 8e année, n°2368, 23 mars 1899, p. 1.
(4) L. Dugas, op. cit., p. 103-104.
(5) P. Bourget, Le Disciple, Lemerre, Paris, 1889, p. 112-113.
(6) L. Dugas, op. cit., p. 106-110.
(7) H.-F. Amiel, [Fragments d’un] Journal intime, tome 1, Georg et Cie, Genève, 1892, p. 102.
(8) Ibid., p. 63.
(9) L. Dugas, op. cit., p. 89.
(10) H.-F. Amiel, op. cit., p. 185.
(11) Je préfère ce terme à celui d' « intellectuel », habituellement employé, d'abord parce qu'il s'harmonise mieux par sa terminaison avec les termes correspondants : « sensitif » et « actif », ensuite parce que le mot « intellectuel » a été utilisé dernièrement dans un sens politique qui prêterait à l'équivoque.
(12) L. Dugas, op. cit., p. 72-74.
(13) M. Barrès, Sous l’œil des Barbares, 1888, p. 74.
(14) Id., loc. cit.
(15) J.-J. Rousseau, Confessions, partie 2, livre 8.
(16) L. Dugas, op. cit., p. 100.
(17) Ch. Baudelaire, Petits Poèmes en prose : IX, Le Mauvais Vitrier.
(18) M. Barrès, Le Jardin de Bérénice, Perrin, 1897, p. 289.
(19) Id., Un homme libre, Perrin, 1889, p. 2.
(20) P. Bourget, op. cit., p. 222.
(21) Ibid., p. 89-90.
(22) H.-F. Amiel, op. cit., tome 2, p. 140.
(23) Id., op. cit., tome 1, p. 168.
(24) Id., op. cit., tome 1, p. 171.
(25) Id., op. cit., tome 1, p. 192.
(26) Id., op. cit., tome 1, p. 101-102.
(27) Id., op. cit., tome 1, p. 119-120.
(28) Id., op. cit., tome 1, p. 65.
(29) J.-J. Rousseau, op. cit., partie 1, livre 1.
(30) Id., op. cit., partie 1, livre 1.
(31) Id., op. cit., partie 1, livre 3.
(32) P. Arbelet (dir.), Oeuvres complètes de Stendhal, Journal, tome 2 : 1805-1808, Librairie ancienne Honoré Champion, Paris, 1932, p. 63.
(33), Id., op. cit., p. 68.
(34) Stendhal, Le Rouge et le Noir, chronique du XIXe siècle, tome 1, A. Levavasseur, Paris, 1831, p. 88-95.
(35) Id., op. cit., tome 1, p. 148-151.
(36) Id., op. cit., tome 2, p. 30.
(37) P. Hartenberg, L’Attente, Paris, Paul Ollendorff, 1901.


Référence

Dr Paul Hartenberg, Les timides et la timidité, Félix Alcan, Paris, 1901, p. 47-121.
 
Certains extraits d'ouvrages proposés par l'auteur pour illustrer son propos ont étaient complétés par l'ajout de texte entre crochets ([...]).