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vendredi 15 février 2013

Les passions, selon J.-B. F. Descuret, 1841


CHAPITRE I

S'il y a tant de confusion dans les choses,
c'est qu'on en laisse beaucoup trop dans les mots

Le mot passion, d'après son étymologie (Πάθος), désigne une souffrance ou du moins une émotion produite en nous, tantôt par une impression venue du dehors, tantôt par une impulsion engendrée dans notre intérieur. Dans les deux cas, cette émotion ébranle plus ou moins le cerveau, organe intermédiaire entre l'âme et le corps, et par lui est renvoyée sur tous les points de l'économie, à l'aide de nombreux conducteurs appelés nerfs.
Toutes les affections vives, toutes les passions, ayant le triste privilège de rendre le corps malade non moins que l'esprit, ces deux termes s'emploient également en parlant du physique et du moral : ainsi l'on dit que les affections organiques du cœur sont souvent le résultat d'affections morales, et anciennement l'on donnait les noms de passion hypochondriaque et de passion hystérique à des maladies qui ont leur siège dans les hypochondres ou dans l'utérus.
Les passions, disent quelques auteurs, sont ainsi nommées, parce que l'homme ne se les donne pas, niais qu'il les subit, qu'il est soumis à leur action, qu'il y est passif.
« Nous appelons passions, dit le docte et judicieux Bergier, les inclinations ou les penchants de la nature poussés à l'excès, parce que leurs mouvements ne sont pas volontaires : l'homme est purement passif lorsqu'il les éprouve ; il n'est actif que quand il y consent ou qu'il les réprime. »
Si les moralistes sont d'accord sur l'étymologie de ce mot, il n'en est pas ainsi de l'acception qu'on doit lui donner, et par conséquent de sa définition.
Le chef de l'école stoïcienne, Zénon, définit la passion , un trouble d'esprit contre nature, qui détourne la raison de sa voie.
Galien, d'après les idées d'Hippocrate et de Platon, considère les passions comme des mouvements contre nature de l'âme irraisonnable, et il les fait toutes provenir d'un désir insatiable. H ajoute qu'elles font sortir le corps de l'état de santé.
Descartes les considère comme des mouvements produits par les esprits vitaux émanés de la glande pinéale (siège de l'âme, selon lui) et qui viennent diversement agiter toutes les parties du corps humain.
Le plaisir nous émeut agréablement : nous nous portons vers lui ; la douleur produit sur nous un effet contraire : nous la fuyons. Cette attraction et cette répulsion ont été appelées mouvements de l'âme, non que l'âme puisse changer de place (un être immatériel n'occupant pas de lieu), mais seulement pour indiquer que, dans son amour et dans son aversion, l'âme s'unit avec les objets ou s'en sépare, de même que le corps s'en approche ou s'en éloigne. D'après ces considérations , Bossuet et d'autres moralistes chrétiens définissent les passions, «des mouvements de l'âme, qui, touchée du plaisir ou de la douleur ressentie ou imaginée dans un objet, le poursuit ou s'en éloigne. »
Selon Gall et Spurzheim, les noms d'affection et de passion ne conviennent nullement aux facultés primitives de l'âme. Le premier doit s'appliquer uniquement aux modifications que présentent les facultés, et le second à l'excès de leur activité. Ainsi l'affection ne serait qu'un mode de qualité, la passion qu'un mode de quantité.
Certains moralistes ont confondu les affections et les passions ; d'autres ont cru devoir rassembler, sous le titre de passions, une foule de travers d'esprit habituels, et jusqu'à des caprices aussi futiles que passagers. La plupart cependant ont réservé le nom d'affections aux sentiments en quelque sorte passifs, tels que la tristesse, le chagrin, la crainte, et ils ont seulement qualifié de passions les sentiments éminemment actifs, tels que l'amour, la haine, la colère, l'ambition.
Quelques savants médecins prétendent que le besoin d'exercer les facultés de l'intelligence peut bien donner naissance à des goûts très-vifs, tels que celui de la poésie, de la peinture, de la musique ; mais que ces goûts ne sont jamais poussés jusqu'à la passion. Malgré mon respect pour leur autorité, je ne puis admettre une opinion que des faits assez multipliés m'ont paru complétement détruire. J'ai eu, en effet, maintes occasions d'observer des peintres, des poètes, et surtout des musiciens, qui montraient pour leur art un penchant, un goût, une ardeur qui allait jusqu'au délire, jusqu'à une véritable et violente monomanie, terminaison funeste et malheureusement trop fréquente des grandes passions.
Ce désaccord qui règne entre les écrivains sur l'acception que doit avoir le mot passion provient bien certainement de ce que son étymologie lui donne un sens trop vague et même illimité. En effet, qui dit passion, dit souffrance, d'où il suivrait que toute émotion éprouvée serait une passion.
Pour faire cesser une pareille confusion, il est absolument nécessaire de restreindre la signification de ce mot, et de bien préciser le sens qu'il doit avoir. Sans cela, l'un dira d'une manière absolue que les passions sont bonnes ; un autre, qu'elles sont nécessairement mauvaises ; un troisième, qu'elles ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises, et que leur qualité dépend de l'usage qu'on en fait. « Toutes nos passions, dit Rousseau, sont bonnes quand on en reste le maître ; toutes sont mauvaises quand on s'y laisse assujettir. »
Avant d'indiquer la définition à laquelle je m'arrête, je crois devoir présenter succinctement quelques considérations, dans le double but de justifier ma préférence, et de dissiper l'obscurité répandue sur ce point fondamental de la science.
L'homme est un être éminemment actif ; il est sollicité a l'action tantôt par des impulsions intérieures, tantôt par des impressions venues du dehors et transmises à l'âme par les sens. De ces impulsions et de ces impressions résultent pour lui des besoins nombreux, mobiles de toutes ses actions. L'animal et l'enfant obéissent immédiatement à la stimulation du besoin ; l'homme, j'entends ici l'homme complet, n'agit, ne satisfait habituellement ce besoin qu'après avoir jugé s'il peut ou s'il doit le satisfaire. L'homme est donc conduit par deux guides, le besoin et la raison : l'un qui le sollicite et le pousse, l'autre qui l'éclaire et le retient. Aussi la vie humaine n'est-elle, comme nous l'avons déjà vu , qu'une lutte presque continuelle entre le devoir et le besoin. Ajoutons que tout besoin trop violemment senti provoque en nous un désir d'une égale violence, nous fait agir instantanément, aveuglément, contre notre devoir, notre intérêt, notre volonté : eh bien! voilà la passion , qui n'est autre chose que la tyrannie d'un besoin.
Je dis d'un besoin : en effet, nous le verrons plus tard, l'homme n'est qu'un composé de besoins, et, pendant la fièvre de la passion, son esclavage, sa position passive, n'existe le plus souvent que parce qu'il n'a pas satisfait d'une manière harmonique ses autres besoins, qui, dans l'état normal, peuvent toujours servir de contre-poids à celui qui l'entraîne habituellement. Aussi, parmi les hommes privés de toute éducation, l'on voit constamment dominer les besoins de l'animal ; chez ceux qui n'exercent qu'une partie de leurs besoins supérieurs, autrement dit de leurs facultés intellectuelles, l'on voit ces facultés privilégiées se développer, par l'exercice , au détriment de celles qu'on a imprudemment négligées : c'est ainsi que la mémoire et l'imagination courent les rues, tandis que le jugement et le sens moral sont excessivement rares. Enfin, les individus qui satisferaient exclusivement leurs besoins sociaux se trouveraient privés d'une foule de jouissances intellectuelles, et surtout de l'élément religieux, qui seul peut sanctionner la moralité de leurs actes.
En résumé, les passions ne sont que des besoins trop violemment sentis, que des désirs immodérés, que la tyrannie d'un besoin qui ordinairement fait taire les autres, quand il ne les contraint pas à le servir.
Voyons maintenant la distinction qu'il faut établir entre les émotions, les sentiments, les affections, les vertus, les vices et les passions.
Les émotions sont des excitations plus ou moins vives de notre sensibilité ; elles sont agréables ou pénibles. Dans les deux cas, elles peuvent aller jusqu'à briser les ressorts de l'organisme ; elles agissent alors à la manière des passions violentes, et deviennent même, par l'habitude, de véritables passions : aussi un moraliste judicieux, M. de Lévis, a-t-il remarqué que «de tous les besoins factices, le plus dangereux est celui des émotions. »
Les mots sensations, sentiments, perceptions, désignent également les impressions que les objets font sur l'âme, avec cette distinction, généralement admise, que la sensation s'arrête aux sens, que le sentiment va au cœur, et que la perception s'adresse à l'intelligence. Tous les trois déterminent en nous des ébranlements nerveux, des émotions de plaisir et de joie, de douleur et de tristesse, sources premières de nos passions.
De même que le mot sentiment, celui d'affection (dérivé du verbe afficere, toucher, faire impression) indique simplement un modo de sentir, une manière quelconque d'être affecté. L'affection, dont le caractère habituel est une douce activité, se montre à chaque instant susceptible de divers degrés, et se métamorphose en ardeur, en impétuosité, en déraison, en passion. Chez la femme mère surtout, il n'est pas rare de voir l'affection portée jusqu'au dévouement, sorte de consécration qui la fait s'oublier elle-même pour se donner tout entière à l'être qui lui doit la vie.
Généralement parlant, on donne le nom de vices à la dégradation de nos sentiments, et celui de vertus à leur perfection. Quand les vices ne constituent pas des passions, ils n'en sont guère éloignés. La théologie les nomme péchés. Ce sont autant de retours vers l'animalité. Nous verrons ailleurs que les progrès du vice sont infiniment plus rapides que ceux de la vertu, et que leur habitude est également beaucoup plus forte et plus tenace.
Considérée sous le point de vue social, la vertu est la conformité de notre volonté particulière à la volonté générale ; c'est aussi une préférence habituelle de l'intérêt général à l'intérêt particulier.Cette préférence généreuse ne s'acquiert pas sans livrer de nombreux combats à notre égoïsme ; elle atteste la force de l'âme, et c'est précisément pour cela qu'elle mérite le nom de vertu (1). Elle devient tous les jours de plus en plus rare dans nos sociétés modernes.
Aux yeux de la religion , la vertu est le triomphe de la volonté sur nos mauvaises inclinations ; c'est aussi la santé de l'âme, conservée par l'innocence, ou recouvrée par le repentir.
Les moralistes admettent quatre vertus principales, qu'ils ont appelées cardinales, parce qu'ils les regardent comme le fondement de toutes les autres : ce sont la prudence, qui les dirige ; la justice, qui les gouverne ; la force, qui les soutient, et la tempérance, qui les circonscrit dans de justes limites.
Les trois vertus théologales du chrétien sont la foi, l'espérance, et la charité, qui embrasse les deux autres, parce quelle est le lien d'amour qui unit l'homme à l'homme, en unissant l'homme à Dieu.
Une remarque faite depuis longtemps, c'est que la plupart des vertus sont placées entre deux vices comme entre deux écueils ; aussi, en voulant éviter l'un on tombe souvent dans l'autre, si l'on ne se tient pas ferme dans cet étroit milieu qui les sépare.
Comme tous nos penchants naturels ou factices, les vertus mêmes peuvent donc dégénérer en passions, lorsqu'elles sont poussées à l'extrême, lorsqu'il y a excès dans leur exercice. On reconnaît qu'elles sont arrivées à ce degré quand elles faussent le jugement ou qu'elles le paralysent.

CHAPITRE II

Il faut classer les passions pour les étudier, tout en
reconnaissant que leur classification restera toujours imparfaite.

Les combats intérieurs de l'homme, cette lutte incessante qui règne entre ses penchants et sa raison, ont conduit Pythagore et Platon à reconnaître dans notre âme deux parties : l'une , forte et tranquille, assise dans la citadelle du cerveau, comme dans un olympe placé au-dessus des orages ; l'autre, faible et farouche, agitée par les tempêtes des passions, et, comme la brute, se vautrant dans la fange des voluptés.
Cette division de la nature de l'homme, en raisonnable et en irraisonnable, a aussi été adoptée par saint Paul, saint Augustin , et plusieurs autres Pères de l'Église ; Bacon, Buffon, Lacaze, l'ont également admise, et on la trouve reproduite dans la distinction des deux vies animale et organique établie par Bichat. Quelques philosophes anciens ne se bornèrent pas à distinguer dans l'homme deux âmes, l'une supérieure et l'autre inférieure ; ils en admettaient une troisième, et les localisaient de la manière suivante : l'âme raisonnable avait son siège dans le cerveau ; l'âme animale ou concupiscible, dans le foie; la vitale ou irascible, dans le cœur.
Suivant les stoïciens, les passions dérivent de l'opinion, soit de deux biens, soit de deux maux ; ce qui constitue quatre passions primitives : le désir et la joie, la tristesse et la crainte ; ils les subdivisaient en trente-deux passions secondaires.
Les épicuriens réduisaient toutes les passions à trou : la joie, la douleur, le désir.
Pendant le moyen âge, la philosophie péripatéticienne, qui était en vogue, fit classer les passions d'après l'ordre de leur génération établi par Aristote : 1° amour et haine ; désir et aversion ; espérance et désespoir ; crainte et audace ; colère ; 6° enfin, joie et tristesse.
Saint Thomas d'Aquin, dans sa Somme théologique, admet onze passions, qu'il classe dans l'ordre suivant : l'amour, la haine, le désir, l'aversion, la joie ou délectation, la douleur ou tristesse, l'espérance, le désespoir, la crainte, l'audace, et la colère. Les six premières, qui n'ont besoin pour être excitées que de la présence ou de l'absence de leur objet, y sont rapportées à l'appétit concupiscible, parce que le désir (concupiscentia) y domine. Les cinq autres, qui ajoutent la difficulté à l'absence ou à la présence de leur objet, sont rapportées à l'appétit irascible, parce que la colère (ira) ou le courage (2) y trouve toujours quelque obstacle à surmonter.
Après avoir mentionné cette division, qui fut longtemps adoptée dans les écoles, Bossuet pense, avec saint Augustin et le père Senault (3), que toutes les passions peuvent se réduire à une seule, qui est l'amour. Ainsi, « la haine qu'on a pour quelque objet ne vient que de l'amour qu'on a pour un autre ; le .désir n'est qu'un amour qui s'étend au bien qu'il n'a pas, comme la joie est un amour qui s'attache au bien qu'il a ; l'audace est un amour qui entreprend ce qu'il y a .de plus difficile pour posséder l'objet aimé ; l'espérance est un amour qui se flatte de posséder cet objet, et le désespoir un amour désolé de s'en voir privé à jamais ; la colère est un amour irrité de ce qu'on veut lui ôter son bien, et qui s'efforce de le défendre, etc. ; enfin, ôtez l'amour, il n'y a plus de passions , et posez l'amour, vous les faites naître toutes » (De la Connaissance de Dieu et de soi-même).
Toutes les affections, que Bossuet rapporte à l'amour, considéré comme besoin de posséder ce qui nous est agréable, La Rochefoucault, Helvétius, et d'autres moralistes les ont réduites à l'amour-propre, ou plutôt à l'amour de soi, à l'intérêt personnel.
Descartes reconnaissait six passions primitives, savoir : l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse.
D'après de La Chambre, premier médecin de Louis XIII, les passions humaines, soit qu'elles s'élèvent dans la volonté ou appétit intellectuel, soit qu'elles se forment dans l'appétit sensitif, peuvent être divisées en simples et en mixtes. Les simples, qui ne se trouvent que dans la partie irascible, ou bien dans la partie concupiscible, sont au nombre de onze, savoir : l'amour et la haine, le désir et l'aversion, le plaisir et la douleur, l'espérance et le désespoir, la hardiesse et la crainte, enfin la colère. Les passions mixtes, qui procèdent à la fois des deux parties irascible et concupiscible, sont les neuf suivantes : la honte, l'impudence, la pitié l'indignation, l'ennui, l'émulation, la jalousie, le repentir, et l'étonnement.
Quelques psychologistes avaient cru pouvoir admettre des passions simples et des passions composées, des passions physiques et des passions morales ; mais, quand il s'est agi d'établir ce qui était absolument simple ou absolument physique, ils ne se sont plus entendus.
Les médecins modernes, s'occupant peu de la nature intime ou du nombre des principales passions, nombre toujours arbitraire, mais envisageant plutôt leur influence sur l'organisme, ont préféré les distinguer en agréables et en pénibles ; en violentes, en douces et en tristes ; en persistantes ou en passagères ; en expansées ou en oppressives ; en excitantes ou en débilitantes, etc.
Les économistes, les considérant dans leurs rapports avec le bonheur public, ont admis des passions permises et des passions défendues, ou bien encore des passions vertueuses, vicieuses et mixtes.
La religion distingue des péchés mortels et des péchés véniels (4).
Quant à la législation, elle ne s'inquiète que de punir les contraventions, les délits et les crimes.
Dans ses considérations générales sur les sentiments moraux, le brillant et ingénieux auteur de la Physiologie des passions, M. Alibert, reconnaît quatre penchants innés, qu'on peut envisager comme les lois primordiales de l'économie animale , savoir :
1° l'instinct de conservation ;
2° l'instinct d'imitation ;
3° l' instinct de relation ;
4° l' instinct de reproduction.
Notre savant physiologiste, M. Magendie, distingue des passions animales et des passions sociales.
M. Scipion Pinel admet des passions viscérales et des passions cérébrales ; et M. Marc les divise en innées et en factices ou acquises.
Dans un traité fort remarquable sur les Passions appliquées aux beaux-arts, M. Delestre les divise en excentriques, en concentriques, et en concentrico-excentriques, suivant qu'elles agissent de dedans en dehors, de dehors en dedans, ou qu'elles participent de ces deux modes d'action.
D'après Gall, Spurzheim et d'autres phrénologistes, il y aurait autant de passions que de facultés primitives ; mais ces auteurs ne sont d'accord ni sur la distinction, ni sur le nombre de ces facultés. Quoi qu'il en soit, Spurzheim partage les facultés humaines en affectives et en intellectuelles ; puis il subdivise ces deux ordres, le premier, en penchants et en sentiments ; le second , en facultés perceptives et en facultés réflectives (5).
On a encore voulu faire admettre,
1° des instincts, comme expression de désirs matériels et organiques ;
2° des passions proprement dites, correspondant à des désirs moraux indépendants de la volonté, division aussi erronée en physiologie qu'en morale, puisque toutes nos fonctions sont essentiellement solidaires, et qu'elles ne s'exercent que pour l'ensemble d'un être créé libre et intelligent.
Enfin, un laborieux et célèbre utopiste de nos jours, Charles Fourier, distingue douze passions primitives, qui, d'après son système, rendent, l'homme sociable, le stimulent aux belles actions, et enfantent toutes les merveilles de l'industrie. Les cinq premières, appelées sensitives, parce qu'elles proviennent de nos sens, sont plutôt matérielles que spirituelles : ce sont elles qui d'abord excitent l'homme au travail et à l'industrie. Quatre autres passions, au contraire, plutôt spirituelles que matérielles, forment la chaîne de tous les liens sociaux, et font vivre l'homme dans ses semblables plus qu'en lui-même : ce sont l'amour, l'amitié, l'ambition, le famillisme ; les trois dernières, nommées distribuées, sont la cabaliste, ou esprit de parti ; la papillonne, ou besoin de variété périodique ; et la composite, ainsi appelée parce qu'elle naît de l'assemblage de plusieurs plaisirs des sens et de l'âme goûtés simultanément ; elle crée l'enthousiasme, ou fougue aveugle, dans les travaux, en opposition avec la fougue réfléchie de la cabaliste, source précieuse des rivalités émulatives. L'usage des passions distributives est de faire concorder les ressorts sensuels avec les ressorts affectueux, et de servir de base à tout le mécanisme des groupes et séries passionnées. « Titrées de vices, quoique chacun en soit idolâtre, ces trois passions, dit Fourier, sont réellement des sources de vices en civilisation, où elles ne peuvent opérer que sur des familles ou corporations. Dieu les a créées pour opérer sur des séries de groupes contrastées ; elles ne tendent qu'à former cet ordre, et ne peuvent produire que le mal si on les applique à un ordre différent... Lorsqu'on connaîtra en détail l'ordre social auquel Dieu nous destine, on verra que ces prétendus vices, la cabaliste, la papillonne ou alternante, la composite, y deviendront trois gages de vertu et de richesse ; que Dieu a bien su créer les passions telles que les exige l'unité sociale ; qu'il aurait tort de les changer pour complaire à Sénèque et à Platon ; qu'au contraire, la raison humaine doit s'évertuer à découvrir un régime social en affinité avec ces passions. Aucune théorie morale ne les changera jamais ; et, selon les règles de la dualité d'essor 27, elles interviendront à perpétuité pour nous conduire au mal dans l'état morcelé ou limbe social, et au bien, dans l'état sociétaire ou travail sériaire, qui assure le plein développement des passions et de l'attraction. » Telle est l'analyse du système passionnel de Fourier, système dont je suis loin de garantir les merveilleux résultats. (Voyez le Traité de l'Association domestique agricole.)
Après cette longue nomenclature, qui atteste les efforts que l'on a faits pour arriver à une classification exacte des passions, je m'abstiendrais certainement d'en présenter une nouvelle, si elle n'avait reçu l'approbation de quelques savants, et si M. Casimir Broussais ne l'avait déjà adoptée dans son Hygiène morale.

Théorie des besoins. 
 
Tout être organisé a des besoins : l'animal et le végétal ont chacun les leurs ; qui oserait même affirmer que le minéral n'en a pas ? Quant à ceux de l'homme, ils nous apparaissent infiniment plus nombreux que ceux des autres créatures, par cela même que son organisation résume toutes les merveilles des trois règnes. Dieu n'a rien fait d'inutile : l'existence des organes annonce donc l'existence de fonctions destinées tôt ou tard à entrer en exercice. Or, toutes les fois que nos appareils sont aptes à fonctionner, nous en sommes avertis par une certaine émotion, sorte de voix intérieure qui n'est autre chose que le besoin, vraie puissance motrice du mécanisme individuel comme du mécanisme social. Le besoin, une fois distingué, amène bientôt le désir ; le désir la volonté, et la volonté la passion qui, en dernière analyse, n'est autre chose qu'un désir immodéré, ou, comme On l'a déjà vu, que la tyrannie d'an besoin.
Dire que les besoins de l'homme sont très-nombreux, c'est en même temps reconnaître qu'il n'est qu'un composé de passions. Il y en a en effet dans tout son être ; il y en a, en quelque sorte, dans tous les replis de son âme comme dans le moindre de ses organes, parce que, en vertu de l'union mystérieuse de l'âme et du corps, l'homme est tout entier dans chacune de ses facultés, aussi bien que dans chaque partie de lui-même. Permis à notre pauvre raison de le décomposer pour le mieux étudier ; mais reconnaissons bien qu'il reste toujours essentiellement un.
D'après ces puissantes considérations, j'ai cru pouvoir rapporter toutes les passions humaines à trois classes de besoins :
1° à des besoins animaux ;
2° à des besoins sociaux ;
3° à des besoins intellectuels.
On peut sans cloute, en thèse générale, dire que nos besoins sont bons, par cela même que Dieu nous les a donnés ; mais ils ne restent tels, qu'autant que nous nous bornons à en faire un bon usage, et que nous parvenons à les gouverner, au lieu de nous laisser dominer par eux ; autrement, ils ne doivent plus être considérés que comme des passions.
Les besoins animaux ou inférieurs nous sont communs avec la brute : ce sont presque les seuls besoins de la première enfance de l'homme comme de celle des peuples, r
Les besoins sociaux sont plus particulièrement accordés à l'homme qu'aux animaux, bien que ceux-ci lui donnent d'assez fréquentes leçons d'ardeur pour le travail, d'affection pour leurs maîtres, et surtout de reconnaissance envers leurs bienfaiteurs.
Quant aux besoins supérieurs ou intellectuels, ils sont presque exclusivement l'apanage de l'homme, qui ne les.satisfait .souvent, il faut l'avouer, que pour outrager Dieu, qui les lui a départis avec tant de largesse.
Une vérité dont il est malheureusement trop facile de se convaincre, c'est que, dans les pays même les. plus civilisés.., l'on voit encore aujourd'hui les masses obéir plutôt aux besoins inférieurs qu'aux besoins supérieurs, comme si l'homme n'avait pas une autre organisation et une autre destinée que la brute. D'où naît ce mal ? de ce qu'une éducation complète et. sagement progressive ne vient pas de bonne heure donner à l'homme un corps sain et robuste, des sentiments généreux , un esprit droit et cultivé ; de ce qu'une éducation à la fois physique, morale et intellectuelle ne lui apprend pas à mettre en harmonie ses triples besoins comme animal, comme être sociable, comme être intelligent.

CLASSIFICATION DES BESOINS.

1. Besoins animaux.

Ils peuvent tous être rapportés à l'amour de la vie et à sa transmission ; en d'autres termes, à l'instinct de conservation et à celui de reproduction. Ils comprennent d'abord les besoins, essentiellement physiologiques, de calorique, de mouvement, de respiration, d'alimentation, d'exonération. Ces premiers besoins doivent être satisfaits, sous peine de voir bientôt cesser la vie. Deux voix intérieures, le plaisir et la douleur, nous avertissent si la satisfaction est suffisante ou dépassée. C'est ainsi que la tempérance laisse en nous un sentiment de bien - être et de liberté, tandis que la gourmandise et l'ivrognerie nous punissent, par le malaise et l'abrutissement, d'avoir franchi les limites du besoin.
Viennent ensuite les besoins instinctifs de fuir ce qui nous nuit, de repousser et de détruire ce qui nous blesse, d'acquérir les objets nécessaires pour nous nourrir, nous vêtir et nous abriter. Le manque ou l'excès de ces divers besoins enfante la peur ou la témérité, l'apathie, ou la colère poussée jusqu'au meurtre.
Les besoins qui dépendent de l'instinct de reproduction sont : l'amour sexuel, l'amour des enfants, et celui des lieux où l'on a reçu et donné le jour. Rarement ils pèchent par défaut ; au contraire, l'onanisme et le libertinage, l'aveuglement paternel, le fanatisme patriotique et la nostalgie sont les fruits ordinaires de leur surcroît d'activité.
Tous ces besoins ont été appelés instinctifs, parce qu'ils sont éminemment impérieux, et qu'ils nous poussent aveuglément à des actes nuisibles, si le flambeau de l'intelligence ne vient les éclairer et leur montrer la ligne du devoir.

2. Besoins sociaux.

Le besoin d'affection, principe de la sociabilité et du mariage, constitue véritablement l'amour, quand il est joint au besoin générateur ; complétement isolé de lui, c'est l'amitié. Son défaut absolu rend l'homme froid, sauvage et égoïste ; son développement excessif en fait le plus malheureux des êtres, par une susceptibilité trop irritable, qui dégénère en jalousie quand elle se trouve jointe à la méfiance.
La ruse et la circonspection sont utiles à l'homme : par. elles il se défend contre ses ennemis, se tire des positions les plus difficiles, et se ménage des ressources pour l'avenir. Leur excès d'activité produit la fourberie , la pusillanimité et la parcimonie, sœur de l'avarice.
L'amour-propre, ou besoin d'approbation, nous rend sensibles à l'éloge et au blâme, nous inspire le désir de nous distinguer, et devient ainsi l'un des principaux mobiles de notre conduite sociale. Renfermé dans de justes bornes, il donne naissance à l'émulation, aiguillon des belles âmes, source des grandes choses et des grandes vertus. Son défaut engendre l'insouciance, la malpropreté et la paresse ; son développement excessif produit la vanité et l'ambition avec toutes leurs nuances, depuis la passion de la parure et du luxe, jusqu'à la soif immodérée de la célébrité, des honneurs et des conquêtes.
L'estime de soi est un besoin différent de l'amour-propre, avec lequel on l'a longtemps confondue. Trop forte, elle exagère le sentiment de notre valeur personnelle, et nous rend suffisants, hautains, orgueilleux, toujours prêts à nous admirer nous-mêmes, et à nous croire capables de tout. Trop faible, elle nous laisse tomber dans l'avilissement, et ne nous permet pas de nous relever de nos chutes. On reconnaît son développement normal et harmonique à une conduite habituellement remplie de convenances et de dignité : le vrai mérite se respecte, mais n'a pas d'orgueil.
L'homme a besoin de fermeté, et le degré de sa fermeté indique la trempe de son caractère. L'irrésolu, qui ne sait pas ce qu'il veut, l'inconstant, qui ne veut plus aujourd'hui ce qu'il voulait hier, ont été comparés à la girouette qui tourne a tout vent. D'un autre côté, la persévérance dans une résolution doit avoir des bornes ; dès que l'on s'aperçoit qu'on fait fausse route, il faut savoir revenir sur ses pas : l'opiniâtreté n'est que l'énergie de la sottise.

Justice. — C'est à ce besoin éminemment conservateur de l'ordre social que se rattache plus particulièrement la conscience,.sorte de sens moral, révélation intérieure qui nous fait connaître si nos actions sont bonnes ou mauvaises, comme le plaisir et la douleur nous signalent ce qui nous convient ou ce qui nous nuit.
L'esprit de justice, poussé à l'excès, nous rend timorés ou par trop sévères ; son absence fait mettre au même niveau le bien et le mal, et contribue surtout à augmenter le nombre des criminels qui portent atteinte aux personnes et aux propriétés, depuis le braconnier jusqu'au conquérant, depuis les simples filous jusqu'aux usurpateurs, ces grands voleurs de couronnes et d'empires.

Bonté. — Il est un sentiment qui nous fait compatir aux malheurs d'autrui, et qui nous porte aussitôt à les soulager : c'est la bonté, source de la charité chrétienne, et quelquefois de la philanthropie on bienfaisance administrative. Poussée trop loin, elle dégénère en bonhomie, en faiblesse même , et peut nous faire manquer au devoir sacré de la justice. Son absence constitue la sécheresse de cœur, l'égoïsme et la méchanceté. « Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, dit Bossuet, il y mit premièrement la bonté, comme le propre caractère de la nature divine. »

3. Besoins intellectuels.

Espérance. — Dans les affaires de ce monde, l'homme qui pèche par défaut d'espérance ne conçoit aucun projet, ne se mêle à aucune entreprise, et ne médite aucune des grandes conceptions du génie. Celui qui en a trop se livre, au contraire, à de folles spéculations, aux jeux de hasard, et à tous les rêves de l'ambition. Entre ces deux écueils se tient la sagesse ; pour n'être pas trompée dans son attente, elle ne néglige aucun des éléments qui peuvent rendre les succès plus certains.
Mais l'homme ne vit pas seulement de la vie présente : il a besoin de croire à un monde meilleur , à un monde qui ne le déchire pas en passant , et il s'y transporte sur l'aile de l'espérance.
Foi, espérance, charité, trois besoins dont le christianisme fait ses trois principales vertus!
De même que les besoins animaux et sociaux, les besoins intellectuels doivent être contenus dans de justes bornes, si l'on ne veut les voir dégénérer en véritables passions. Ainsi, le goût de la poésie, de la musique et de la peinture, celui des sciences philosophiques et mathématiques, lorsqu'ils sont poussés trop loin, font sans doute des hommes d'un talent supérieur, mais trop souvent aussi des êtres évaporés, distraits, rêveurs, et, pour ainsi dire, sans aucune valeur morale, parce que, absorbés continuellement par les conceptions de leur imagination, leurs inspirations artistiques, leurs inductions ou leurs interminables calculs, ils négligent leurs propres intérêts, les devoirs qu'ils ont envers leur famille, et altèrent leur santé par un genre de vie aussi bizarre qu'irrégulier. L'ordre lui-même , lorsqu'il est excessif, dégénère en une monomanie qui simule parfois l'avarice ; je l'ai vu conduire au suicide. Si son absence décèle un homme incomplet, un brouillon, son excès devient chez certaines personnes un besoin tellement impérieux, que le moindre dérangement, qu'un simple manque de symétrie, suffit pour les mettre hors d'elles-mêmes, et les porter aux actes les plus extravagants. C'est à l'activité de ce besoin qu'il faut rapporter la manie des collections, manie si répandue au temps de La Bruyère, et dont nous voyons encore des types curieux, tels que le bibliomane, qui dérobe l'Elzévir qui lui manque, et l'amateur de papillons, qui délaisse sa femme et ses enfants pour aller au delà des mers chercher une espèce qu'il n'a pas, et cela parce que sa vue ne saurait supporter le vide affreux qui dépare un de ses tiroirs ou de ses cadres.
Il est un dernier besoin, émanant tout à la fois du sentiment et de l'intelligence, qui sert à régulariser tous les autres, et qui les rapporte à leur divin auteur : c'est le sentiment de vénération, c'est la foi religieuse, dont l'absence complète constitue l'indifférence ou Y impiété ; dont l'excès peut conduire à la superstition, au fanatisme, à l'aliénation mentale.


Je terminerai cet exposé de ma théorie par l'énoncé des propositions suivantes, qui la résument :
1° Les besoins animaux peuvent se rapporter aux instincts, les besoins sociaux aux sentiments, les besoins intellectuels aux facultés de l'esprit.
2° À ces trois classes de besoins correspondent trois classes de passions et trois de devoirs : des passions animales, des passions sociales, des passions intellectuelles ; des devoirs animaux ou physiologiques , des devoirs sociaux, des devoirs intellectuels.
3° Nos devoirs, comme nos besoins, ne sont pas toujours simples ; ils se compliquent, au contraire, très-fréquemment ; souvent aussi il arrive qu'ils se trouvent en opposition, et, dans ce cas, l'on doit obéir au plus noble.
4° Tous nos besoins sont intrinsèquement bons ; nos passions seules sont mauvaises : elles sont toutes des besoins pervertis qui nous asservissent.
5° Pour que nos besoins restent bons, il faut qu'ils soient tous satisfaits d'une manière harmonique, et dans les limites du devoir ; autrement ils dégénèrent en passions.
6° La limite qui sépare le besoin de la passion, le bien du mal, n'est qu'une simple ligne : cette ligne, c'est celle du devoir. À droite et à gauche sont deux abîmes d'autant plus dangereux que leur pente est agréable et presque insensible. Une fois tombé dans le précipice, le lâche y reste ; l'homme de cœur se relève, et parvient à en sortir. En tombant l'homme fait preuve de faiblesse ; en se relevant de sa chute, il fait preuve de vertu.

Notes

(1) « Point de vertu sans combat », dit Rousseau. Le mot de vertu vient de force ; la force est la base de toute vertu. La vertu n'appartient qu'à un être faible par sa nature, et fort par sa volonté ; c'est en cela seul que consiste le mérite de l'homme juste ; et quoique nous appelions Dieu bon, nous ne l'appelons pas vertueux, parce qu'il n'a pas besoin d'effort pour bien faire. » Le vieux Montaigne , que Rousseau ne fait souvent que paraphraser, avait dit avant l'auteur d'Émile : « Il semble que le nom de la vertu presuppose de la difficulté et du contraste, et qu'elle ne peult s'exercer sans partie. C'est à l'adventure pourquoy nous nommons Dieu bon , fort, et liberal et iuste ; mais nous ne le nommons pas vertueux : ses operations sont toutes naïfves et sans effort. » ( Essais, liv. 2 , c. 2.)

(2) Les Grecs, qui les premiers ont établi cette distinction d'appétits, exprimaient la colère et le courage par le même mot (θύμος), parce que, chez les animaux, la colère est ordinairement la source et l'aliment du courage.

(3) « La raison, dit ce savant oratorien, nous force de croire qu'il n'y a qu'une passion, et que l'espérance et la crainte, la douleur et la joie sont les mouvements ou les propriétés de l'amour. Et, pour le dépeindre de toutes ses couleurs, il faut dire que quand il languit après ce qu'il aime on l'appelle désir, que quand il le possède, il prend un autre nom et se fait appeler plaisir, que quand il fuit ce qu'il abhorre on le nomme crainte, et que quand, après une longue et inutile défense, il est contraint de le souffrir, il s'appelle douleur ; ou, pour bien dire la même chose en termes plus clairs, le désir et la fuite, l'espérance et la crainte sont les mouvements de l'amour, par lesquels il cherche ce qui lui est agréable, ou s'éloigne de ce qui lui est contraire. La hardiesse et la colère sont les combats qu'il entreprend pour défendre ce qu'il aime ; la joie est son triomphe, le désespoir est sa faiblesse, et la tristesse est sa défaite ; ou enfin, pour employer les paroles de saint Augustin, le désir est la course de l'amour, la crainte est sa fuite, lu douleur est son tourment, et la joie son repos : il s'approche du bien eu le désirant, il s'éloigne du mal en le craignant, il s'attriste en ressentant la douleur, il se réjouit en goûtant le plaisir ; mais, dans tous ces états différents, il est toujours lui-même, et. dans cette variété d'effets il conserve l'unité de son essence.» (De l'Usage des passions).

(4) Les péchés peuvent tous se réduire à un seul, qui est l'amour désordonné de nous-mêmes. L'amour de nous, qui est bon en soi, devient dans ses écarts la source de toutes les infractions à la loi de Dieu. Les légères infractions constituent les péchés véniels, c'est-à-dire pardonnables ; les infractions graves, les péchés mortels, ainsi nommés parce qu'ils ôtent à l'âme la vie de la grâce, jusqu'à ce qu'elle se soit régénérée parla pénitence et le repentir ; on les appelle aussi les sept péchés capitaux, du latin caput, parce qu'ils sont les chefs, le principe, la source des autres péchés. L'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, la paresse, sont des péchés de l'âme ; la gourmandise et la luxure, des péchés du corps. La différence qu'il y a entre eux, selon saint Grégoire, c'est que « les péchés de l'esprit sont plus graves , plus coupables, et que ceux de la chair portent avec eux une plus grande infamie. »

(5) Division topographique de Spurzheim. 
 
Ordre I. Facultés Affectives. 
Genre 1. Penchants :  
A. Alimentivité ; 
B. Amour de la vie ; 
1. amativité ;
2. philogéniture ;
3. habitativité ;
4. affectionivité ;
5. combativité ;
6. destructivité ;
7. secrétivité ;
8. acquisivité ;
9. constructivité.
Genre 2. Sentiments : 
10. estime de soi ;
11. approbativité ;
12. circonspection ;
13. bienveillance ;
14. vénération ;
15. fermeté ;
16. conscienciosité ;
17. espérance ;
18. merveillosité ;
19. idéalité ;
20. gaieté ;
21. imitation.
Ordre II. Facultés Intellectuelles. 
Genre 1. Facultés perceptives :  
22. individualité ;
23. configuration ;
24. étendue ;
25. pesanteur, résistance ;
26. coloris ;
27. localité ;
28. calcul ;
29. ordre ;
30. éventualité ;
31. temps ;
32. tons ;
33. langage.
Genre 2. Facultés réflectives :  
34. comparaison ;
35. causalité.

Référence

Jean Baptiste François (ou Félix ?) Descuret, La médecine des passions, ou, Les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion, Béchet Jne et Labé, libraires ; Périsse, Paris et Lyon, octobre 1841, p. 1.

mercredi 13 février 2013

La raison et les passions dans le christianisme, selon S. Reynaud, 1900


Quelle a été l'attitude des païens à l'égard des passions ?

Les païens allèrent à deux excès opposés. Les uns regardèrent les passions comme l'expression naturelle des besoins légitimes de notre sensibilité et allèrent jusqu'à les diviniser.

Les autres les méprisèrent, les condamnèrent et firent tous leurs efforts pour les détruire.

On reconnaît là les procédés et les opinions des deux écoles de l'antiquité : l'école épicurienne et l'école
stoïcienne.

Les Épicuriens disaient : 

« Les passions sont absolument bonnes. Elles font partie de la nature humaine ; elles sont une des manifestations de notre activité : elles ont donc le droit d'exister et d'agir. Arrière les fanatiques qui veulent réprimer l'essor de notre sensibilité, et sacrifier la chair à l'esprit. Il faut émanciper le corps, proclamer qu'il est l'égal de l'âme, et affirmer hautement la légitimité de tous ses penchants! »

Les Stoïciens, allant à l'extrémité opposée, disaient : 

« Les passions sont absolument mauvaises : ce sont des maladies de l'âme. Avec leurs impressions soudaines et leurs élans impétueux, elles gênent l'exercice de la raison et contrarient la marche de la liberté. Donc, pour que l'âme reste libre et la raison sereine, il faut non seulement résister aux passions, mais les détruire autant que possible. »

Entre ces deux théories extrêmes, il y avait place pour la vérité. La doctrine évangélique se leva, et, avec une sagesse merveilleuse, elle dit : 

« Les passions ne sont par elles-mêmes ni absolument bonnes, ni absolument mauvaises. Elles sont une force d'impulsion, dépourvue d'intelligence et de liberté, et par conséquent ni morale ni immorale. Cette force aveugle réclame une direction. Si on la dirige mal, elle sera nuisible, si on la dirige bien, elle sera utile. Soumettez donc les passions au gouvernement de la raison et elles seront d'excellents auxiliaires. »

En parlant ainsi, le christianisme a condamné, d'un côté, ceux qui, sous prétexte de réhabiliter la chair, lui donnaient la suprématie ; et, d'un autre côté, ceux qui, sous prétexte de réprimer la chair, lui refusaient le droit de vivre et d'agir.

Quoi qu'on en ait dit, jamais le christianisme n'a inspiré le mépris et l'horreur de la nature matérielle.

Les Gnostiques enseignèrent, dès le Ier et le IIe siècle de l'ère chrétienne, que la matière était absolument mauvaise, qu'elle était le principe du péché, qu'il fallait la détester et l'exécrer.

Les Manichéens reprirent cette erreur en la simplifiant et en la fortifiant.

Mais les Pères de l'Église anathématisèrent et les Gnostiques et les Manichéens.

D'après le dogme chrétien, notre corps a une noble origine, une haute nature, une incomparable destinée. Il est donc foncièrement bon ; et s'il conspire contre la raison, s'il s'insurge contre l'âme, ce n'est qu'accidentellement, parce que l'harmonie primitivement irréprochable de notre âme a été troublée, et parce que nous devons passer par les épreuves de la lutte avant d'arriver à la victoire et à la récompense. (...)

Les passions domptées et dirigées par la raison deviennent le siège d'un grand nombre de vertus : ces qualités de l'âme qui font que nous vivons bien et que nos œuvres sont bonnes. Autant il y a en nous de principes d'action, autant il y a en nous de sièges de vertus.

La raison pratique qui dirige notre vie et nos mœurs est le siège de plusieurs vertus, par exemple, la prudence et la sagesse.

La volonté qui donne des ordres bons ou mauvais est le siège de plusieurs vertus, par exemple la justice et l'obéissance. 

L'appétit sensitif ou la passion, qui est pour beaucoup dans la rectitude de la volonté, puisqu'elle collabore avec elle à la plupart de nos actions et qu'elle peut l'entraîner ou la faire dévier, est également le siège d'un grand nombre de vertus ; par exemple, la force, le courage, la patience, la persévérance, la tempérance, la sobriété, la pudeur, la chasteté, la douceur, etc., etc. (...)

Il est évident que l'âme a le devoir et le droit de triompher. La sensibilité est l'élément inférieur et animal de notre être, l'âme raisonnable en est l'élément supérieur et divin. La sensibilité, nous l'avons reconnu, a un rôle à remplir : elle concourt directement ou indirectement à la vie intellectuelle et morale; elle ajoute de l'élan et de la chaleur aux opérations de l'âme : elle implique, par conséquent, un certain degré d'être et de perfection, elle a droit de vivre. Elle a plus que le droit de vivre, elle a le droit de jouir.

C'est le prince de la théologie qui l'affirme :

Quia ratione homo non potest uti sine sensitivis potentiis, quæ indigent organo corporali, necesse est quod homo sustentet corpus ad hoc quod ratione utatur. Sustentatio autem corporis fit per operationes delectabiles : unde non potest esse bonum rationis in homine, si abstineat ab omnibus delectationibus. Secundum tamen quod homo, in exequendo actum rationis, plus vel minus indiget corporali virtute, secundum hoc plus vel minus necesse habet delectationibus corporalibus uti.

« L'homme ne pouvant se servir de la raison sans les puissances sensitives, qui ont besoin d'un organe corporel, il est nécessaire de soutenir le corps. Or, on ne peut soutenir le corps qu'en accomplissant certains actes auxquels le plaisir est attaché. Donc certaines jouissances sont nécessaires à l'homme qui veut atteindre le bien de la raison. L'homme se procurera plus ou moins de plaisirs charnels, selon qu'il aura plus ou moins à user de ses organes corporels pour s'acquitter de ses fonctions d'être raisonnable (1). » 

Il est donc entendu que la sensibilité subsistera et jouira, mais d'une façon subordonnée. Nous avons une âme immatérielle et immortelle : cette âme a un plus haut degré d'être et de perfection que le corps ; elle a donc plus de droit que le corps à exister et à se satisfaire.

En cas de conflit, quand les droits de l'âme et les droits du corps ne pourront pas être sauvegardés en même temps, qui sera sacrifié ?

Le corps. Du moment que les droits de l'âme sont supérieurs en dignité comme en importance ; en cas de collision, l'âme l'emporte sur la sensibilité. Nos sens ont le droit de voir de belles choses, d'entendre de belles harmonies, de respirer des parfums, de goûter des mets délicats, mais il faut s'abstenir de tout cela, si des obligations plus hautes et plus urgentes le demandent.

Notre corps a droit à un certain bien-être, à certaines jouissances, à un repos mérité ; mais, s'il est nécessaire de se fatiguer et de se tourmenter pour l'acquisition d'une science supérieure ou d'une vertu indispensable, tant pis pour le corps !

Nous devons nous garder de la mort et veiller consciencieusement sur notre existence, mais il peut se rencontrer et il se rencontre souvent des circonstances particulières qui nous imposent le sacrifice de notre vie, et alors en avant pour Dieu et pour la patrie !

De même qu'il est permis de se couper un bras pour sauver le reste du corps; de même, et à plus forte raison, il est permis d'exposer sa vie matérielle pour sauver sa vie morale.

La vie a-t-elle du prix, si elle n'est point accompagnée par l'honneur ? Peut-on tenir à l'existence, quand les motifs de vivre ont disparu ? Ayant à choisir entre la mort et le déshonneur, le choix ne saurait être douteux.

Que l'étranger envahisse le territoire de notre patrie pour nous imposer un joug humiliant, aussitôt nous renoncerons à notre bien-être, à nos plaisirs, à nos affaires, et nous nous jetterons au devant des envahisseurs, au risque de laisser un cadavre. Potius mori quam fædari ! Qu'une épidémie éclate, qu'il soit nécessaire de se dévouer au prochain, nous mettrons nos forces au service de l'humanité, dussions-nous payer de notre vie ce mouvement de générosité ! Qu'un tyran vienne nous proposer de renier notre foi religieuse ou politique et de fouler aux pieds un drapeau auquel nous avons juré fidélité, nous lui dirons : Plutôt mourir ! et nous nous joindrons à la phalange des martyrs.

Le corps vient après l'âme ; les droits du corps sont subordonnés aux droits de l'âme, et la vie des passions est subordonnée à la vie morale.

Et si la raison est terrassée ! si la liberté est asservie ! si la chair triomphe et tyrannise !

Alors on peut user de violence. Jésus a dit avec une terrible énergie : 

« Si votre main droite vous scandalise, coupez-la et jetez-la loin de vous, il vaut mieux pour vous qu'un de vos membres périsse, que si tout votre corps était jeté dans l'enfer. »

Les mortifications, les macérations, les flagellations, les jeûnes dont parle l'ascétisme chrétien, sont légitimés par les insurrections et les folies de la vie charnelle. L'équilibre doit être rétabli, et là, où il y a eu des ripailles et des débauches, pourquoi n'y aurait-il pas des excès de sobriété et de continence ? Pourquoi ne répondrait-on pas aux recherches raffinées des plaisirs et des voluptés par des recherches de souffrance
et de crucifiement ? S'il y a une humanité jouisseuse et corruptrice, pourquoi n'y aurait-il pas une humanité volontairement souffrante et rédemptrice ?

Quand saint Thomas pose en principe que le corps humain a droit à l'intégrité, au bien-être, à la liberté, il ajoute sagement :

Nisi fiat secundium ordinem justitiæ, aut in pænam, aut in cautelam alicujus mali vitandi.

« À moins que l'ordre de la justice ne requière le contraire, soit comme châtiment d'une faute passée, soit comme préservatif d'un mal à venir (2). »

Il y a donc plusieurs causes qui expliquent et excusent les sévérités chrétiennes.

On peut user des macérations pour punir la chair de ses méfaits passés et présents ; on peut également user des macérations pour se garantir contre les exigences d'un corps trop gourmand ou trop voluptueux. Et puis, en vertu du principe de la solidarité humaine et de la réversibilité des mérites, quelques hommes peuvent user des macérations pour faire descendre sur l'humanité coupable des flots de pardon et de miséricorde. Dans le domaine des devoirs individuels, on ne voit pas pourquoi l'on empêcherait un homme d'employer vis-à-vis de son corps, une répression rigoureuse, du moment que cette répression rigoureuse sera réglée par la raison.

Il y a des mesures préventives ou des mesures médicinales dont notre conscience doit avoir l'initiative, puisque notre conscience a le gouvernement. Ne faut-il pas que l'âme garde l'empire de soi-même? N'est-ce pas dans cette maîtrise de son propre corps et dans cette obéissance parfaite aux lois de l'esprit que réside la dignité de la personne humaine ?

Les premiers adeptes du christianisme engagèrent cette lutte contre les passions avec une ardeur extraordinaire. Jésus leur avait dit dans l’Évangile ces paroles vigoureuses : 

« Prenez garde à vous, de peur que vos cœurs ne s'endurcissent dans la luxure et dans l'ivrognerie », signalant ainsi deux passions principales : Attendite autem vobis, ne forte graventur corda vestra in crapula et ebrietate (3). 

Et l'apôtre saint Paul, un peu plus tard, criait aux premiers chrétiens :

« Agissons au grand jour et soyons honnêtes ; ne nous abandonnons ni à la gourmandise, ni à la boisson, ni aux impudicités, ni aux adultères, ni aux jalousies, ni aux querelles ; mais portons le manteau de Jésus, et ne prenons point souci des convoitises de la chair (4). » 

Et ailleurs :

« Fuyez la fornication; par les autres péchés, l'homme pèche en dehors de son corps, par la fornication, il pèche contre son propre corps. N'oubliez pas que votre corps est le temple de l'Esprit-Saint et la créature de Dieu ? Vous avez été achetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu et gardez-le dans votre chair (5). »

Les motifs que saint Paul met en avant pour nous provoquer à la résistance aux passions, sont des motifs nouveaux. C'est au nom de la dignité de notre corps, remarquez-le bien, que l'Apôtre nous invite à être sobres et chastes. Jamais jusqu'alors, on avait donné une importance pareille à la chair humaine. On réservait pour l'âme, ces appels au sentiment de l'honneur et au respect de soi. Mais avec le christianisme, le corps devient une dignité et une majesté. Il est un temple : le temple de l'âme; il est plus que le temple de l'âme, il est le temple de Dieu. 

Jésus est le premier qui ait eu la hardiesse de donner à son corps ce  grand titre de temple ; et, après Jésus-Christ,  saint Paul et les autres chrétiens ont pu en dire  autant. Un Dieu réside dans le corps humain  sanctifié par la grâce, un Dieu y vit et y agit. Et  c'est à cause de cela, c'est-à-dire parce que le corps  sert d'instrument non seulement à l'intelligence  et à la volonté d'un esprit créé, mais parce qu'il  sert de résidence et d'instrument à Dieu lui-même,  qu'il faut le respecter, le vénérer, lui vouer une  sorte de culte et prévenir toutes les profanations  que d'indignes oublis pourraient occasionner.

En résumé, aucune doctrine n'a signalé, aussi  énergiquement que la doctrine chrétienne, le  conflit de la raison et des passions. Aucune doctrine n'a su aussi bien garder la mesure entre le laisser-aller des Épicuriens et les anathèmes  excessifs des Stoïciens. Aucune doctrine enfin n'a  si bien indiqué la conduite à tenir vis-à-vis de la  sensibilité et n'a obtenu de si bons résultats.

Notes

1. Saint Thomas, Somme théologique, 2a 2æ, qu. 142, art. I, ad 2e.
2. Saint Thomas, 2a 2æ, qu. 65, art. 3
3. Saint Luc, XXI, 35.
4. Saint Paul, ad Rom., XIII, 13.
5. Saint Paul, I Cor., VI, 18, 19.

Référence

P. Stanislas REYNAUD, La civilisation païenne et la morale chrétienne, Perrin, Paris, 1900, p. 164.